Le grand prêtre du néolithique tire le bilan de ses recherches. Non sans un certain pessimisme...
La tradition veut que les chercheurs élus au Collège de France y prononcent une leçon inaugurale. Il est plus rare que, parvenus à l'âge de la retraite, ils présentent un compte rendu de leur enseignement. C'est ce qu'a fait l'an dernier, avec la probité qui le caractérise, l'archéologue Jean Guilaine. A 71 ans, l'homme qui a donné ses lettres de noblesse à la période néolithique - cette mutation capitale dans l'histoire humaine - a résumé ses quatorze ans au «Collège» dans un petit texte magistral, aujourd'hui repris en volume.
L'homme n'a cessé de détériorer la nature
Il y expose une idée-force: l' «autotransformation» qui vit les chasseurs-cueilleurs se muer en paysans résulta non d'une fatalité économique ou climatique, mais d'un choix culturel conscient. «L'homme, écrit Guilaine, élabore un projet de fixation au sol, dans des maisons en dur, et le teste empiriquement.» De fil en aiguille, la domestication des plantes et des animaux s'ensuivra,. Cette «révolution» s'étendra, par imitation autant que par migrations. Une nouvelle société guerrière, pyramidale, urbaine, va naître ainsi, prompte à célébrer ses puissants par la pierre. Au passage, l'auteur de La Mer partagée enterre quelques mythes, tel celui d'une déesse mère à la sauce «féministe» qui aurait été universellement vénérée.
En refermant ce passionnant bilan, le lecteur ne pourra qu'être frappé par le pessimisme du grand préhistorien de Carcassonne. Depuis qu'il s'est rendu maître du vivant, l'homme, observe Jean Guilaine, n'a cessé de détériorer la nature. Pis: dix mille ans après le formidable espoir que fut la domestication de la matière végétale et animale, une partie de l'humanité ne mange toujours pas à sa faim...