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l'actualité littéraire
La Longue Chaîne de l'ancre
Yves Bonnefoy
Edition MERCURE DE FRANCE


Il est, à 85 ans, l'un de nos plus grands poètes et n'a jamais été si fécond. Qu'il médite sur la nature, sur son ami Paul Celan ou sur Goya.

Avec plus de 150 000 exemplaires vendus, l'édition de poche de son récent recueil Les Planches courbes, inscrit à l'épreuve du bac en 2005, a fait de lui, sur le tard, un auteur de best-seller... Yves Bonnefoy est-il pour autant reconnu à sa juste valeur? Comme il n'a jamais cherché à devenir une vedette des lettres, le grand poète reste, dans notre époque médiatique, un écrivain «pour spécialistes». Il fut un professeur charismatique, au verbe éloquent, élu au Collège de France en 1981, mais n'a jamais couru les tribunes qui auraient pu lui donner la gloire éphémère de la notoriété. L'auteur de L'Arrière-Pays a préféré cultiver de fécondes amitiés, de Celan à Giacometti, de Cartier-Bresson à Starobinski.

Alors qu'il vient de passer le cap des 85 ans, son oeuvre s'est enrichie en ce printemps d'une brassée de recueils de poèmes, récits en prose, essais sur la peinture, entretiens, traductions... Outre les conférences, articles, préfaces et autres écrits de circonstance, qui occupent une place importante dans sa production, Bonnefoy donne d'abord ses poèmes à des éditeurs d'art plus ou moins confidentiels, comme William Blake & Co, à Bordeaux, ou Editart, à Genève, et en collaboration avec des peintres amis, comme Claude Garache ou Farhad Ostovani. Ces textes, publiés en éditions limitées, font ensuite l'objet d'un regroupement en volume au Mercure de France, propre à former un ensemble cohérent.

Depuis Du mouvement et de l'immobilité de Douve, en 1953, cet héritier du surréalisme n'a cessé de greffer ses poèmes, volume après volume, sur le tronc de la plus pure tradition poétique française, celle de Baudelaire, de Rimbaud, de Mallarmé ou de Valéry. Qu'il évoque, dans son dernier recueil, La Longue Chaîne de l'ancre, la beauté des rivages du Pacifique ou simplement un arbre, l'après-midi, qu'il écrive en prose ou en vers, Yves Bonnefoy dévoile ces réalités immédiates dont sa poésie se souvient. A la première lecture, on remarque, une fois de plus, la fluidité de la langue, l'évidence des images, la précision du vocabulaire. Cette simplicité apparente est cependant trompeuse, car elle cache d'incessants enjeux philosophiques. La poésie d'Yves Bonnefoy se tourne en effet vers «ce qui est» pour en faire l'expérience véridique: elle a souci de créer, comme l'a noté Alain Finkielkraut, «une brèche dans le réseau des notions que la langue technique et la langue ordinaire resserrent autour des choses».

Il aspire à l'unité des mots et des choses
Petit-fils des modernes, Bonnefoy est aussi, d'une certaine manière, l'héritier des romantiques, aspirant à l'unité des mots et des choses, de l'homme et du monde. Dans ses essais sur l'art, le poète poursuit la même quête de vérité. Sa nouvelle étude sur Goya ne s'attarde jamais sur l'anecdotique: en poète, Bonnefoy y perçoit ce qui échappe au biographe. De même, dans un court essai sur la mauvaise rumeur qui, un jour, accusa Paul Celan de plagiat, il donne, en quelques phrases définitives, sa définition de l'art, qui consiste à vivre «comme une poussée du dedans, aussi continuelle qu'irrésistible». Un poète véritable ne saurait emprunter à un autre, car ce qui est à lui est en lui. Profondément.

Bertrand Dermoncourt
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