La journaliste
Je vais vous raconter une petite histoire qui aidera peut-être votre cerveau sénile à retrouver ses souvenirs.
Prétextat Tach
C'est ça. Puisque je vais être dispensé de parler pendant quelques temps, je vous demande la permission de prendre des caramels. J'en ai besoin.
La journaliste
Permission accordée. Mon histoire commence par une découverte étonnante. Les journalistes sont des êtres dénués de scrupules ; j'ai donc fouillé votre passé sans vous consulter puisque vous me l'auriez interdit. Je vous vois sourire et je sais ce que vous pensez : que vous n'aviez laissé aucune trace de vous, que vous êtes le dernier représentant de votre famille, que vous n'avez jamais eu d'ami, bref, que rien ne pourrait me renseigner sur votre passé. Erreur, cher monsieur. Il faut se méfier des témoins sournois. Il faut se méfier des lieux où l'on a vécu. Ils parlent. Je vous vois rire à nouveau. Oui, le château de votre enfance a brûlé il y a soixante-cinq ans. Étrange incendie, d'ailleurs, jamais expliqué.
Prétextat Tach
Comment avez-vous entendu parler du château ?
La journaliste
Les recherches furent longues et hasardeuses mais pas difficiles. J'ai fini par retrouver trace des derniers Tach connus au bataillon : on signale en 1909 le décès de Casimir et Célestine Tach, mariés depuis deux ans, ils laissaient un enfant de un an, je vous laisse deviner qui. Les parents de Casimir Tach meurent de chagrin. Il ne reste plus qu'un seul Tach, le petit Prétextat. Le nom de jeune fille de votre mère, Célestine née marquise de Planèze de Saint-Sulpice, branche aujourd'hui éteinte. Apprenant le décès de leur fille, le marquis et la marquise décident de prendre en charge leur petit-fils désormais orphelin et c'est ainsi que vous vous établissez au château de Saint-Sulpice à l'âge d'un an. Vous y êtes choyé non seulement par votre nourrice et vos grands-parents, mais aussi par votre oncle et votre tante, Cyprien et Cosima de Planèze, frère et belle-sœur de votre défunte mère.
Prétextat Tach
Ces détails généalogiques sont d'un intérêt à couper le souffle.
La journaliste
N'est-ce pas ? Et que direz-vous de la suite ?
Prétextat Tach
Quoi ? Ce n'est pas encore fini ?
La journaliste
Certainement pas. Vous n'avez pas deux ans, je tiens à raconter votre vie jusqu'à vos dix-huit ans.
Prétextat Tach
Ça promet.
La journaliste
Vous avez deux ans quand votre oncle et votre tante donnent le jour à leur unique enfant, Léopoldine de Planèze de Saint-Sulpice.
Prétextat Tach
Ça vous fait baver, un nom pareil. C'est pas vous qui pourriez vous appeler comme ça.
La journaliste
Oui mais moi au moins je suis en vie. Dois-je continuer ou voulez-vous que je vous laisse la parole ?
Prétextat Tach
Continuez, je m'amuse follement.
La journaliste
Ainsi donc, on vous procure la seule chose qui vous manquait : une compagnie de votre âge ; certes, vous n'irez jamais à l'école, vous n'aurez jamais de camarades de classe, mais vous avez désormais beaucoup mieux : une petite cousine adorable. Vous devenez inséparables.
Prétextat Tach
Poursuivez.
La journaliste
Vous aviez tout ce qu'on peut rêver et beaucoup plus encore : un château, un vaste domaine avec des lacs et des forêts, des chevaux, une famille adoptive qui vous choyait, un précepteur peu autoritaire et souvent malade, des domestiques aimants, et surtout vous aviez Léopoldine.