mardi 30 mai 2006
La vallée de Katmandou
Par Les Cousins Migrateurs, mardi 30 mai 2006 à 10:56 :: Nepal - La vallée de Katmandou

Il existe au sein de la classification des biens du patrimoine mondial par l'Unesco, une catégorie "spéciale" qui requiert toute l'attention. Il s'agit de la liste des sites du patrimoine en danger. En danger ? Mais quel sorte de danger ? Pour commencer, nous parlons ici de la vallée de Katmandou au Népal et au sein de ce titre "vallée de Katmandou", il faut entendre sept zones classées dès 1979 par l'Unesco, situées au sein et autour de la capitale du Népal. Notre travail préparatoire à nos visites sur place n'a fait que renforcer le sentiment de complexité qui flotte autour de ce bien du patrimoine, et profitant du fait que l'Unesco ait un bureau permanent à Katmandou nous prenons donc rendez-vous avec eux, plus précisément avec Mlle Selter pour tirer au clair cette histoire de site classé en danger.
Et bien nous en a pris ! Car l'histoire liant l'Unesco à la vallée de Katmandou est romanesque. En 1979, juste quatre années après la création de la liste du patrimoine mondial, la vallée de Katmandou est classée, car, située aux confluents de toutes les grandes civilisations d'Asie, elle recèle des trésors architecturaux, lieux de pratiques culturelles et religieuses uniques instaurées par les Hindouistes et les Bouddhistes. En cette fin des années 70, le principe de classification naissant, était simple en comparaison du processus actuel qui nécessite de constituer de fastidieux et énormes dossiers légaux et juridiques qui cernent tous les aspects imaginables d'une démarche de conservation.

Les sept zones classées sont : Katmandou Durbar Square ("place du palais"), Patan Durbar Square, Bhaktapur Durbar Square, Pashupati, Bauddha, Swayambhu et Changu Narayan. Voila, seulement le Népal est de ces pays, qui s'étant ouvert au monde occidental relativement tardivement (début des années 50), voulut rattraper la "modernité" à grands pas. Et parfois, où la modernité s'installe, l'histoire trépasse. La vallée étant relativement petite et les zones habitables limitées, l'urbanisation explosa, mettant en péril des architectures centenaires, qui aux yeux de certains, n'avaient leur place dans ce XX ème siècle galopant. Les résultats furent dramatiques pour les monuments historiques de la vallée. S'ils n'étaient pas mis directement en péril grâce à leur inscription sur la liste du patrimoine mondial, leur environnement direct, le tissu urbain se resserrait directement sur eux, compromettant leur intégrité et leur préservation.

Car finalement le problème était que la classification, mentionnant les monuments principaux, ne définissait pas, ou peu, de zones précises dans lesquelles toute intervention moderne serait à proscrire. Alors des bâtiments du XV et XVI ème siècle furent démolis, des décorations de maisons (en bois sculpté par exemple), des statues, des frontons, qui ornaient les habitations et les monuments secondaires furent volées et revendues aux premiers touristes ou à des marchands d'art peu scrupuleux. La ville et l'appât du gain prenaient dans leurs griffes les monuments de la vallée.

L'exemple le plus significatif est celui de Bauddha. Il s'agissait un petit village, qui encore dans les années 60, ne comptait que quelques maisons installées en cercle autour du plus grand stupa du Népal. Près de ce stupa, des lieux de culte et de dévotion, finissaient de donner au lieu un caractère sacré. Les constructions, à un ou deux étages, permettaient d'apercevoir l'immense stupa depuis fort loin. Aujourd'hui, 40 ans plus tard, c'est après être passé dans une ruelle ménagée entre deux immeubles que vous pouvez apercevoir cette merveille.

La ville a englouti le monument et l'urbanisation anarchique à poussé les marchands du temple à construire des bâtiments presque aussi hauts que le stupa juste en face de lui, en ménageant la superficie nécessaire à l'installation du magasin de souvenirs au rez de chaussé, si rentable alors que le Népal devient une destination touristique de plus en plus prisée. Exit les habitations modestes et respectueuses de ce lieu de culte, exit les demeures religieuses à proximité, place au profit et au tourisme de masse.

Voila pourquoi entre autres, la vallée de Katmandou fut listée en danger en 2003. Mais cette inscription n'arrive pas comme une surprise. Dès les années 80, l'Unesco préssentant les ravages de l'urbanisation, avait lancé une campagne de sauvegarde ambitieuse et dès 1992, la possibilité du listage "en danger" avait été notifié aux autorités Népalaises. Mais il faut dire qu'en plus de devoir gérer sept sites différents, les organisations de protection se sont heurtées aux instances des pouvoirs en place. Des pouvoirs, au pluriel, car entre l'état, les municipalités, les chefs de villages, les représentants directs du Roi et de la Reine, les ambitions et les points de vue sur la façon de mener la conservation étaient bien différents et menaient parfois à l'incompréhension.

Aujourd'hui encore des incohérences majeures résultent de ce fractionnement. Nous en avons fait les frais (ou presque). Dans tous les sites à visiter, un droit d'entrée est demandé aux touristes étrangers. Le ticket est généralement compris entre 1 et 3 euros ce qui est acceptable. Ce qui ne l'est pas c'est quand la municipalité de Bhaktapur demande 10 dollars pour faire la visite ! Alors on essaye de négocier, de faire comprendre au gardien du pont qui donne accès vieille ville que 10 dollars, c'est trop, et absurde en comparaison des autres prix de visites pratiqués dans la vallée ! Rien n'y fait et le ton monte alors avant de se fâcher copieusement on fait demi tour. Nous trouverons une solution. Faire le tour et rentrer dans la vieille ville par une des nombreuses ruelles.

Depuis quand faut il payer autant pour se promener et au passage admirer des temples et d'anciens palaces ? Alors municipalité de Bhaktapur, à vouloir gagner sans scrupule 20 dollars aujourd'hui sous couvert de conservation (et d'enrichissement personnel de certains ?), tu n'auras rien eu de notre part. Avec un prix deux ou trois fois moins cher aucun problème, mais là l'appât du gain ne mènera à rien. Faites le tour !

Revenons à l'état de conservation après cette anecdote contrariante. Le point bloquant principal vint de cette non prise en charge du développement du tissu urbain quand les monuments en eux-mêmes étaient plutôt bien conservés, les experts des deux camps (Unesco d'un côté, institutions Népalaises de l'autre) ne pouvant se mettre d'accord ni sur les actions à suivre ni sur leur bien-fondé. En 2003, le Népal prit très personnellement l'inscription sur la liste "en danger", sorte de camouflet attribué après 24 années d'effort de conservation. Mais cette inscription n'est pas une sanction, bien au contraire. Elle permet de sensibiliser les instances internationales et directement elle permet de débloquer encore plus de fonds pour aider à la conservation.

Si en 2006, l'inscription sur la liste "en danger" est toujours maintenue, le travail considérable mené par l'Unesco et les instances Népalaises font que la situation semble stabilisée à défaut de pouvoir faire marche arrière sur les erreurs du passé. Alors après cet entretien très instructif avec Mlle Selter du bureau Unesco à Katmandou, nous avons consacré quatre journées pour les visites dans un ordre suggéré qui nous a semblé parfait. Le parcours commence à Katmandou même avec sa place du palais, le Durbar Square. La majorité des bâtiments datent de la période Malla entre le XIV ème et le XVIII ème siècles et l'ensemble regroupe de nombreux temples Hindouistes et quelques très belles et imposantes statues de divinités. Dans la foulée nous visiterons Swayambhu et son stupa bouddhiste construit en haut d'une colline, offrant par la même occasion une vue imprenable sur la vallée.

Le lendemain, visite de la place du palais de la ville de Patan, sur le même modèle que celle de la capitale.

Puis Pashupati le jour suivant, superbe ancienne ville abritant l'un des lieux de culte les plus sacrés pour tous les hindouistes et sorte de mini-Varanasi avec sa rivière sur laquelle les pèlerins dispersent des quantités de fleurs et dont les berges abritent quelques ghats dont certains réservés à la crémation. L'après midi nous visiterons Bauddha et son stupa que nous évoquions précédemment.

La dernière journée de visite commencera par Bhaktapur, sa place royale du XIV ème siècle où nous pourrons goûter d'une atmosphère calme bien différente de celle de Katmandou ou Patan sous quelques gouttes de pluie. La dernière visite sera consacrée au village charmant de Changu Narayan qui est un des plus importants ensembles de la vallée car un des plus anciens, abritant encore des traces de construction du IV ème siècle bien que les monuments principaux semblent être du XVII ème.

Cette ordre logique suggéré par Mlle Selter a le mérite de vous faire voyager dans le temps et également de vous faire vous éloigner de plus en plus de Katmandou et de son urbanisation. Ainsi l'appréciation des sites est elle croissante et l'ordre Katmandou-Swayambhu-Patan-Pashupati-Bauddha-Bhaktapur-Changu Narayan est à recommander vivement !

C'est la première fois dans ce voyage que nous visitons in site classé en danger (la liste est courte heureusement) et il aura fallu se pencher sérieusement sur la question pour comprendre tous les tenants et les aboutissants qui rentrent en jeu dans cette vallée de Katmandou. Mais grâce à l'aide fourni par le bureau de l'Unesco de Katmandou nous avons découvert des sites splendides et bien que nous regrettions de ne pas être un siècle en arrière pour admirer ces lieux dans leur intégrité d'origine, il semble aujourd'hui que la situation soit stabilisée. De gros efforts restent à faire pour harmoniser la conservation sur l'ensemble de sept sites mais nous avons découvert là un groupe de monuments hindous et bouddhistes montrant l'art architectural et décoratif népalais à son apogée.

