Deux jours de bateau sur le Mékong. C'est ce qu'il nous aura fallu pour rejoindre la ville de Luang Prabang depuis Huay Xai, notre point d'entrée au Laos après avoir franchi la frontière thaïlandaise, au Nord-Ouest du pays. Le fleuve Mékong, qui prend sa source au Tibet, est par le débit le 3ème d'Asie et le 8ème au monde. Il parcourt quelques 4500 km et traverse successivement la Chine, le Laos (dont il dessine par endroits la frontière avec le Myanmar et la Thaïlande), le Cambodge et enfin le Vietnam, où son fameux delta débouche sur la mer de Chine Méridionale. L'importance économique ou encore stratégique d'un fleuve de cette taille explique sans peine la présence sur son cours de plusieurs villes principales d'Asie du Sud-Est, telles que Vientiane, Phnom Penh ou Ho Chi Minh Ville (Saigon). Luang Prabang, au prestigieux passé, ne fait pas exception.

Capitale du royaume de Lan Xang ("million d'éléphants") au XIVème siècle, la ville portait alors le nom de Muang Java. Son importance provenait de sa situation géographique, puisqu'elle occupait une position centrale pour le Bouddhisme de l'époque et se situait en même temps sur la route de la soie. Elle changea de nom en 1560 pour devenir Luang Prabang (du nom d'une statue de Bouddha rapportée du Cambodge), lorsqu'il fut décidé de choisir pour capitale Vientiane, plus au Sud et donc plus éloignée des dangereux Birmans. Les siècles suivants furent beaucoup moins glorieux pour la ville, qui dut faire face à plusieurs crises politiques puis à une domination Thaï et enfin à de nombreux pillages à la fin du XIXème siècle, qui ne s'achevèrent qu'à l'arrivée des Français en 1893. Ces derniers firent du Laos un protectorat jusqu'en 1953, date de l'indépendance du pays qui devint finalement République Populaire du Laos en 1975. Le Roi Sisavang Vong entreprit de reconstruire la ville dès la fin du XIXème siècle et lui rendit le statut de capitale religieuse et royale, qu'elle garda jusqu'en 1946 lorsque Vientiane fut désignée comme capitale administrative.

Nous consacrons deux jours pleins à la visite de la ville et de ses environs. La particularité de ce bien inscrit sur la liste du patrimoine mondial en 1995 tient à son architecture. Il s'agit d'une imbrication et d'une cohabitation de styles et de matériaux, qui évoluèrent pendant le XXème siècle pour passer de constructions traditionnelles lao à un mélange d'influences coloniales française, vietnamienne et chinoise. Nous choisissons, pour le premier jour, de découvrir Luang Prabang à pied puis à vélo afin d'en découvrir les rues mais aussi la campagne environnante en longeant la rive du Mékong. C'est en revanche en compagnie d'un guide que nous décidons le jour suivant d'en apprendre davantage sur la ville et ses spécificités.

Luang Prabang est à n'en pas douter le site le plus visité du Laos, qui s'est ouvert au tourisme seulement depuis 1975 et tente visiblement de rattraper son "retard" à grands pas. Notre guide, Houm Pheng, est âgé de 55 ans mais n'exerce ce métier que depuis un an. Il est le seul guide spécialiste des visites de la ville que nous ayons réussi à contacter, grâce à une agence de voyages (spécialisée dans le tourisme "écologique" et les treks à la rencontre des villages voisins) tenue par un français. Ce dernier, Didier, a récemment embauché un jeune guide qui entame sa formation aujourd'hui en nous accompagnant et en apprenant ainsi son futur métier.

Les temples bouddhistes sont des éléments incontournables de la ville, de son histoire et de sa culture. Nous parcourons successivement le Wat Xieng Thong, le Wat Wisunalat et la montagne Phu Si pour ne citer qu'eux, les lieux de culte étant innombrables à Luang Prabang. Le Wat Xieng Thong fut construit en 1560 par le Roi Sethathirat, il est considéré comme le plus beau temple de la ville. Houm Pheng apporte de précieuses réponses à nos questions, qu'elles portent sur le Bouddhisme ou encore sur la signification des décorations et autres particularités architecturales des temples.

La "montagne" Phu Si, quant à elle, a en réalité davantage la taille d'une colline (environ 350 marches pour atteindre son sommet) et présente plusieurs temples sur ses flancs. Elle offre surtout un beau panorama sur Luang Prabang et nous permet de contempler le Mékong, la rivière Nam Khan et le splendide paysage montagneux qui entoure la ville.

C'est en nous promenant dans les rues et surtout les ruelles de Luang Prabang que nous avons pu apprécier la complexité et la diversité des architectures mélangées des cultures qui ont ici cohabité ou se sont succédées. Les maisons originelles lao, souvent sur pilotis, sont en bois. En effet selon la tradition seuls les temples sont construits en pierre. Toutefois nombre d'habitations présentent un style rappelant celles des maisons traditionnelles, mais utilisant d'autres matériaux. Il s'agit là d'une influence colonialiste, qui donna naissance à des constructions dont les murs du rez-de-chaussée sont en pierres mais où l'étage supérieur est fait de bois, de même que le (fréquent) balcon. Nous croisons également bien entendu des maisons d'allure clairement française, portant à l'occasion de légères décorations d'influence locale.

La ville vient de fêter il y a deux mois ses dix ans d'inscription au patrimoine mondial. L'empreinte de l'Unesco est ici bien présente et rappelée à tous les coins de rues ou presque. En effet, il est ici impossible de ne pas remarquer le travail de reconstruction et de conservation entrepris. Les chantiers en cours sont très nombreux : restauration de venelle (ruelle) en brique, aménagement de système de drainage naturel et de sentiers en macadam, etc. Et pour chacun de ces chantiers un panneau explicatif décrit l'opération en cours, son coût,... Nous sommes pour notre part bien contents de pouvoir pour une fois observer des actions "en cours" directement liées à une classification par l'Unesco : les ouvriers transforment sous nos yeux les chemins boueux en ruelles pavées, assainissent les mares où se trouvent les maisons sur pilotis,...

Les actions entreprises ont, c'est certain, un effet protecteur et conservateur dont on ne peut que se réjouir. Néanmoins, nous ne pouvons nous empêcher de nous inquiéter quant à l'avenir de Luang Prabang en terme d'authenticité. Houm Pheng constate que depuis approximativement 1985, le tourisme dans le pays et plus encore dans cette ville a pris un essor phénoménal : en vingt ans le nombre de guesthouses (auberges) est passé d'une vingtaine à près de 250 ; les prix ne cessent de grimper et les artisans et vendeurs inondent les rues d'objets destinés au touristes. Un constat semble évident : l'aseptisation de Luang Prabang est un danger et il est à craindre que dans quelques années la ville ressemble de bien près à un parc d'attraction bien propre, bien organisé et à la convenance des visiteurs qui s'y rendront et en repartiront en avion directement depuis et vers les plus grandes villes internationales...

Mais ne succombons pas au pessimisme : pour le moment Luang Prabang reste bel et bien un lieu aux attraits indiscutables. Tout d'abord grâce à l'accueil de ses habitants ; même les commerçants ne sont pas bien insistants. Quant aux moines on en croise un peu partout en ville comme dans les temples (des novices pour la plupart) : un simple "sabaïdi", bonjour dans un lao phonétique approximatif suffit déjà à déclencher de sympathiques sourires et à entamer d'enrichissantes conversations (les jeunes parlent assez bien anglais). Et pour ce qui est des intérêts architecturaux et de l'authenticité de la ville à préserver, des mesures sont déjà prises pour éviter de trop dénaturer la ville : par exemple, il existe une liste de maisons dont la rénovation n'est autorisée qu'à la condition d'en conserver le style originel. Alors faisons confiance à l'Unesco et aux autorités impliquées, pour anticiper au mieux le tourisme grandissant et adapter adroitement la protection des richesses de Luang Prabang ; et de toute façon, comment pourrions-nous reprocher aux voyageurs de venir toujours plus nombreux dans une ville au charme aussi incontournable ?...