Il est 5h30 du matin. Il fait encore nuit ici à Kisoro, à la pointe Sud-Ouest de l'Ouganda. Cette journée s'annonce comme l'un des instants les plus intenses de notre passage en Afrique : dans quelques heures nous nous enfoncerons dans la forêt de Bwindi, pour aller à la rencontre des gorilles des montagnes. Il ne reste plus que 700 "Gorilla gorilla beringei" dans le monde et tous se trouvent dans cette région du globe, à cheval entre l'Ouganda, le Rwanda et le Congo (Zaïre). Nous sommes en effet à seulement quelques dizaines de kilomètres de ces deux derniers pays. C'est le Rwanda qui fut pendant longtemps la destination privilégiée des visiteurs en quête de ces primates, qui peuvent être observés dans le Parc National des Volcans ; c'est là que fut tourné le film "Gorilles dans la brume" relatant l'histoire de l'américaine Dian Fossey, ayant déployé à partir de 1967 toute son énergie pour la protection de ces animaux, avant d'être assassinée en 1985.

Du côté ougandais, c'est soit dans le Parc National Mgahinga Gorilla (aux abords des volcans Virunga, en bordure du Rwanda), soit dans la forêt impénétrable de Bwindi (qui s'étend le long de la frontière congolaise) que l'on peut aller à la rencontre des gorilles. Quant au Congo, les événements politiques ont rendu impossible tout trek dans cette partie du pays pour les touristes juqu'en 2003. Depuis deux ans, toutefois, le Congo a mis un sérieux pied dans ce business rémunérateur. Alors qu'il était prévu à l'origine de rendre visite aux gorilles du côté ougandais, c'est finalement dans la partie congolaise de la forêt que nous vivrons cette expérience. Pourquoi le Congo plutôt que l'Ouganda ? Un prix légérement plus attractif (qui reste très élevé, US$350 par personne qui inclut le permis de US$250 et les autres frais de passage, visa, et US$15 pour l'entrée dans le parc) et des chances parait-il plus grandes de rencontrer les gorilles ; et puis cela nous donne également l'occasion d'effleurer pendant une journée l'un des pays les moins ouverts et visitables de ces dernières dizaines années.

L'Unesco a classé la forêt impénétrable de Bwindi sur la liste du patrimoine mondial principalement pour sa diversité biologique extrêmement riche (202 espèces de papillons, 214 espèces d'oiseaux,...). Elle héberge notamment neuf espèces protégées, parmi lesquelles le chimpanzé, l'éléphant d'Afrique et le gorille des montagnes. Pour s'enfoncer dans cette forêt en tant que touriste et avoir une chance de croiser les gorilles, inutile d'imaginer s'y promener sans accompagnateur. Les expéditions se font par groupe de huit, encadrés par un guide (muni d'un GPS et d'un Talkie Walkie, qui lui permet de rester en contact avec une équipe de pisteurs qui repèrent les familles de primates et orientent les marcheurs) et trois autres hommes armés, de machettes pour ouvrir la voie à travers la forêt mais aussi de fusils et mitraillettes pour la protection du groupe. N'oublions pas que même si la zone semble désormais assez sûre, le meurtre de huit touristes en 1999 en Ouganda avait refroidi l'ardeur des visiteurs et engendré un redoublement de précautions de la part des responsables du parc national. Par ailleurs, ce sont seulement cinq groupes qui sont autorisés à rencontrer les gorilles chaque jour au Congo, non seulement pour ne pas les "harceler" par la présence continue de visiteurs, mais aussi et surtout parce que ces primates sont très sensibles aux maladies humaines. Tout voyageur malade est fortement encouragé à s'abstenir de visite ; néanmoins on peut se demander si quelqu'un qui a réservé un permis depuis plusieurs mois (jusqu'à 18 mois en haute saison) fera demi-tour dans ce cas, même s'il est intégralement remboursé...

Avant de débuter la longue marche dans la forêt, le responsable de l'accueil des visiteurs dans le parc national, Dominique-Xavier, nous énumère toutes les règles à respecter une fois que nous serons en présence des gorilles. Ne jamais se placer entre une mère et son petit, ne pas partir en courant si l'un d'entre eux "charge", toujours se tourner du côté opposé pour tousser ou éternuer,... et Dominique-Xavier nous précise également que nous serons limités à une heure de présence avec ces animaux. Il nous aura fallu 4h30 de marche pour finalement rejoindre la famille de gorilles. Progresser dans la forêt n'a rien de simple : il est régulièrement nécessaire de couper les bambous, les lianes ou les épais feuillages à la machette pour se frayer un chemin. Une attention soutenue est nécessaire pour éviter les énormes épines qui s'accrochent aux vêtements ou pire à la peau (!), aux nids de fourmis rouges qui prennent un certain plaisir à remonter le long du pantalon pour nous piquer dans les pires endroits, et aux lianes et autres ronces qui nous attrappent les pieds comme pour nous rappeler perpétuellement qu'une rencontre avec les gorilles des montagnes, ça se mérite...! Enfin, nous rejoignons l'équipe de pisteurs qui a localisé une famille. Cette dernière est composée de dix individus dont un mâle dominant, le "Silver Back" (dos argenté). Nous suivons ces primates dans les jeunes pousses de bambou dont ils se gavent. Le massif (200kg) Silver Back, magnifique de calme et de force arrache et casse des bambous de 5 cm de diamètre comme nous le ferions avec une paille et les dévore en nous regardant d'un oeil.. Pendant ce temps juste au dessus de lui deux bébés font des acrobaties dans les arbres et les bambous a 3 m du sol, une mère passe devant nous, un juvénile roule et boule dans tous les sens, une autre mère visiblement enceinte se prélasse... tout ce petit monde est en parfaite paix et nous nous régalons totalement !! Nous ne sommes pas dans un zoo à parcourir en Jeep mais dans leur forêt et ils sont là a moins de 2 ou 3 m de nous ! C'est vraiment une heure de pur bonheur, un rêve qui s'achève malheureusement trop vite... Nous sommes à environ 2200 mètres d'altitude, deux heures de marche nous seront nécessaires pour revenir par un chemin plus direct à notre point de départ, à travers la forêt puis les champs qui la longent.

Malgré les mesures de précaution et de protection évidentes qui sont prises actuellement à l'égard de la forêt et de ses occupants, on peut légitimement s'inquiéter de voir le destin de ces précieux gorilles entre les mains de trois pays à la politique instable. En temps de guerre ou de graves troubles sociaux, on imaginerait difficilement que les primates soient au premier plan des considérations des politiciens, même s'ils représentent un revenu conséquent. Pour ceux qui, comme nous, ne connaissent l'histoire et la géographie africaine que par bribes et évocations confuses de noms, d'événements et d'images télévisées plus riches d'intensité que d'enseignement, il est peut-être nécessaire de rappeler rapidement la situation de ces trois pays pour mieux comprendre dans quel type de contexte nous tentons ici d'évoquer la protection d'un site naturel.

L'Ouganda fut, entre 1971 et 1979, entre les mains d'un tyran brutal et insensé qui entraina son pays dans un chaos, des bains de sang et une pauvreté dont le pays a encore bien du mal à se remettre. Le gouvernement actuel, bien que sans opposition politique d'autres partis, rassemble plusieurs représentants de différentes tribus et représente ainsi probablement le gouvernement le plus "démocratique" que l'Ouganda ait connu. Le Rwanda également semble être sur une dynamique relativement encourageante, après avoir été en 1994 à la une bien triste de la presse internationale : cette année là le monde assistait à l'un des plus grands génocides de tous les temps, lorsque les extrémistes de la tribu Hutu chassèrent et exterminèrent les Tutsi, dans un carnage qui ne s'acheva que 18 mois plus tard. Le Congo, quant à lui, est par sa taille gigantesque considéré comme "un continent dans un continent". Il fut entre les mains du dictateur Mobutu pendant 32 ans, avant que ce dernier soit renversé par le rebelle Laurent Kabila en 1997, qui changea le nom du pays de Zaïre en "République Démocratique du Congo". La guerre civile, qui débuta à cette époque, ne s'acheva qu'en 2003 sous la présidence de Joseph Kabila, qui hérita de la situation en 2000 après l'assassinat de son père. Dans un tel environnement politique et social, on imagine que la protection des gorilles et de la forêt de Bwindi en général n'a pas toujours été évidente ni au premier plan des préoccupations des gouvernements comme des habitants. A l'heure où les combats semblent avoir cessé dans cette région, les trois pays ont bien conscience des gains pécuniers que représentent potentiellement les gorilles. Tout l'argent qui se trouve ainsi mis en jeu semble redistribué de façon assez opaque ; de l'effet d'annonce de 10% des gains engendrés par les ventes de permis (US$250) redistribués aux populations locales, c'est en réalité 10% du droit d'entrée dans le parc national (US$15) qui est en fait actuellement cédé! A moins que les communautés locales ne trouvent davantage de motivation financière pour participer à la préservation des primates, le futur des gorilles n'est pas sécurisé. En effet, le braconnage et le tourisme illégal (treks non officiels, perturbants et dangereux pour les gorilles) restent des menaces tangibles.

L'avenir des gorilles des montagnes reste pour le moment à l'image de la stabilité politique, financière et sociale des trois pays qui les hébergent : fragile mais visiblement en bonne voie.