Prenez un pan de falaise basaltique de presque deux kilomètres de long. Idéalement placé en plein centre de l'Inde, à Ellora, bourgade située à quelques 30 kilomètres d'Aurangabad, elle-même à 300 kilomètres au nord-est de Mumbai. Projetez-vous aux alentours du VII ème siècle, dans cette région alors bouddhiste et vous y auriez vu des milliers d'hommes en train de littéralement creuser la montagne. La creuser au point de commencer à cribler le flan rocheux de caves immenses décorées de bas reliefs à la gloire de leur croyance. Puis parcourez la région tour à tour au VIII ème et au IX ème siècle pour contempler les oeuvres similaires des Hindouistes puis des Jaïnistes, le tout s'étalant du sud au nord sur la paroi.

Vous êtes devant les grottes d'Ellora et honnêtement nous avons découvert là peut être l'ensemble les plus impressionnant qu'il nous ait été donné de visiter depuis le départ de notre tour du monde sur la route des sites classés du patrimoine mondial. Grandiose, insensé, titanesque. Notre vocabulaire se fait pauvre devant cet ensemble de grottes et surtout devant celle qui est la principale des 34 présentes, la "numéro 16", le temple de Kaisala.

Deux fois la superficie du Parthénon et une fois et demi sa hauteur, sculpté dans la roche. Un bâtiment colossal, un sanctuaire sorti à la force des burins et des marteaux établi dans une cour de 81 mètres de long sur 47 de large. Il a fallu un siècle et demi de travail initié par le roi Krishna Ier en 760, pour dégager 200 000 tonnes de roches pour révéler le temple. Il faut insister, il ne s'agit pas d'un temple construit brique à brique, morceau après morceau. Non, il s'agit d'une sculpture d'un seul tenant, un élément unique dégagé (comme les temples de Mahabalipuram) du roc de bas en haut, creusé dans la montagne, oeuvre dans laquelle les plus petits éléments ont du être planifiés comme les plus imposants, le moindre coup de burin étant sans retour possible.

Nous sommes tout simplement en présence du plus grand monolithe du monde. Et ce monolithe, ce temple de Kaisala est hindouiste. A la gloire de Shiva, et plus précisément c'est une représentation de sa demeure, le mont Kaisala dans l'Himalaya. Dans la cour dégagée du roc, le sanctuaire principal est rattaché à l'extérieur par un pont. Dans les flans de cette même cour sont creusées des galeries sur plusieurs étages et à l'entrée de l'ensemble se dressent deux éléphants de taille réelle et deux colonnes d'une vingtaine de mètres de haut qui encadrent le pavillon dédié à Nandi, monture toujours inséparable de Shiva.

Ce qui frappe dans cette oeuvre qui dépasse l'imagination c'est la finesse des détails associée à la démesure de l'ensemble. Il faut imaginer le sanctuaire à l'époque, entièrement recouvert d'un enduit blanc qui devait le faire encore plus ressembler à la demeure himalayenne. D'incroyables panneaux (dans un état de conservation excellent ce qui ajoute au caractère saisissant) présentent des scènes où Shiva, par exemple, remet en place le mont Kalaisa d'une simple pression du pied alors que le roi-démon Ravana tentait de le détruire en le soulevant. C'est une scène classique de l'Hindouisme que nous retrouverons d'ailleurs dans d'autres grottes.

Parlons en des autres grottes... Les hindouistes sont à la gloire de Shiva mais aussi de Vishnu et bien qu'elles soient moins extraordinaires que la "numéro 16" on y trouve de vibrantes sculptures de dieux et de scènes de l'Hindouisme. On notera plusieurs représentations originales de Vishnu sous forme d'homme-lion Narashima ou encore d'homme-sanglier Varaha. Il y a au total 17 grottes hindouistes à Ellora.

Les grottes bouddhistes sont au nombre de 12 et présentent elles aussi leur pièce maîtresse. La "numéro 10", la Viswakarma est appelée grotte du charpentier car l'immense salle principale abrite un plafond dont les sculpteurs se sont évertués à donner à la roche l'aspect d'une charpente en bois. L'immense Bouddha de cette salle est doucement éclairé grâce aux fenêtres pratiquées dans la paroi et fait de cet ensemble bouddhique l'un des plus raffiné de l'Inde.

Enfin les quatre grottes jaïnistes (numérotées 3à à 34) bien que ne présentant pas l'aspect incroyable des hindouistes, sont exubérantes de détails sculptés. C'est pour nous la première approche de ce culte qui regroupe trois millions de fidèles en Inde. Le Jaïnisme prône le fait que seule une âme totalement pure peut atteindre la délivrance. Pour ce faire les adeptes suivent des pratiques ascétiques plus ou moins strictes selon les variations de ce culte. Etonnement les temples qui d'extérieur ressemblent fort à des sanctuaires bouddhistes, sont extrêmement décorés ce qui tranche avec le caractère austère de cette religion. L'Indra Sabha, la grotte numéro 32 est le plus bel exemple de temple jaïniste qui abrite une statue de Mahavira, fondateur du culte. On peut encore distinguer des restes de peintures au plafond et imaginer alors l'ensemble du temple recouvert de somptueuses couleurs vives rehaussant les bas reliefs sculptés.

L'ensemble d'Ellora est une réalisation humaine unique, un véritable chef d'oeuvre, tant par la prouesse technique (par exemple pour dégager la roche du temple de Kailasa) que par l'esthétisme proposé, les formes sculptées et peintes étant d'une qualité inouïe. Classé au patrimoine mondial par l'Unesco en 1983, l'état de la conservation est globalement excellent et nous pourrions apprécier la présence de panneaux descriptifs pour chaque grotte, ce qui manque un peu. Le seul point fâcheux étant encore une fois (c'est une coutume maintenant en Inde) le ratio entre le prix pratiqué pour les Indiens (10 roupies, 20 centimes d'euros) et les étrangers (sans distinction de pouvoir d'achat, 250 roupies, 5 euros), prix également répercuté sur le service de guide qui est passé en quelques années de 100 à 350 roupies. Un sondage mené par des étudiants à la sortie de la visite nous aura permis de notifier ce point tout en arguant sur le fait que le site est extraordinaire. Au risque de se répéter, la visite d'aujourd'hui est dans ce type de bien du patrimoine, sûrement la plus impressionnante que nous ayons faite jusqu'à présent.