jeudi 7 septembre 2006
Parc national de Rapa Nui (île de Pâques)
Par Les Cousins Migrateurs, jeudi 7 septembre 2006 à 01:00 :: Ile de Pâques (Chili) - Parc national de Rapa Nui

1722, dimanche de Pâques. L'amiral Jacob Roggeveen, à la tête d'une expédition néerlandaise, découvre par hasard une île perdue au coeur du Pacifique, à 3700 km des côtes chiliennes. En lui donnant le nom que nous lui connaissons aujourd'hui, ces premiers européens à en fouler le sol ne se doutaient probablement pas que plusieurs siècles plus tard, l'île de Pâques exciterait toujours autant l'imaginaire et donnerait tant de fil à retordre aux archéologues et autres ethnologues. Rapa Nui, c'est le nom polynésien de cette île, témoigne d'une culture unique au monde et d'une tradition sculpturale et architecturale sans équivalent et n'ayant subi aucune influence extérieure. Il n'en fallait pas davantage pour que l'Unesco ne classe en 1995 sur la liste du Patrimoine Mondial le parc national de Rapa Nui, géré par le gouvernement du Chili, la "Isla de Pascua" appartenant à ce pays.

Les premiers habitants de l'île vinrent vraisemblablement des îles Marquises (en actuelle Polynésie française), aux alentours de l'an 300 après JC. Les éléments culturels étudiés aujourd'hui ne signalent aucune trace d'une quelconque influence extérieure depuis, donc probablement d'aucune forme d'immigration, jusqu'à l'arrivée des Européens.

L'île de Pâques n'est pas bien grande : elle présente la forme d'un triangle dont le côté le plus grand dépasse à peine 20 kilomètres. Pour en découvrir les sites archéologiques principaux, nous avons loué une jeep et couvert ainsi en une journée la plupart des curiosités. Quant aux trois autres jours passés ici, ils nous auront permis de découvrir plus en détail la seule ville de l'île (Hanga Roa), de nous cultiver dans son musée, de visiter son église chrétienne à l'influence polynésienne, de profiter d'un spectacle traditionnel de danse et musique donné par deux groupes locaux, de manquer de peu de gagner un cheval au grand bingo du vendredi soir (!) et de parcourir enfin les chemins aussi boueux que déserts à travers l'île (qui ne compte qu'à peine 4000 habitants), en moto-cross cette fois.

L'image que nous avons probablement tous de l'île de Pâques est bien entendu celle de ces grandes statues de pierre, les "moai" (à prononcer "mo-aille"). Il en existe environ 1000 répartis sur l'île, d'une taille variant de deux à vingt mètres de haut. Certains sont assez bien conservés, d'autres en bien mauvais état ; nombre d'entre eux enfin ne sont pas achevés. La quasi totalité de ces statues ont été sculptées dans une roche volcanique qui ne se trouve que dans le volcan Ranu Raraku (les autres sont quelques rares exemplaires en scories rouges et un seul en basalte). Ce volcan est donc une immense carrière dont les parois, extérieure comme intérieure, sont actuellement jonchées de moai à diverses étapes de "fabrication".

Ce lieu constitue donc une mine de renseignements pour les scientifiques chargés d'étudier cette tradition de sculpture. Le processus de création est assez bien compris : le moai est la plupart du temps taillé directement dans la roche du volcan, face vers le haut. Il reste ainsi attaché par son "dos", qui progressivement creusé sur les côtés prend l'apparence d'une quille. Cette dernière est enfin brisée et la statue relevée en position verticale : il ne reste alors plus qu'à peaufiner le dos du moai.

Vient alors l'étape la plus énigmatique, qui aujourd'hui encore anime de longs débats entre spécialistes : le transport de la statue. Car le culte particulier à cette île comprend l'érection des moai le long des côtes de Rapa Nui (faces tournées la plupart du temps non pas vers la mer mais vers l'intérieur des terres). Les légendes expliquent que les moai étaient animés par la force de "mana", utilisée par les prêtres pour faire avancer le moai. Même si l'on met de côté les suggestions farfelues telle que l'intervention d'extra-terrestres, il reste de nombreuses suppositions quant à la façon dont ces blocs de pierre de plusieurs tonnes étaient transportés sur plusieurs kilomètres. Par exemple, auraient-ils pu allonger le moai sur des troncs d'arbre et progresser ainsi en faisant rouler les troncs ? L'expérience tend à désapprouver cette théorie. Des scientifiques, ayant prêté attention au fait que les légendes précisent que les moai "marchaient" jusqu'à leur destination, ont élaboré plusieurs techniques basées sur une position verticale de la statue. Deux théories semblent actuellement assez convaincantes : l'une reprend l'idée des rondins mais place le moai debout sur une sorte de luge en bois, elle-même roulant sur ces rondins. L'autre suggère un système de balançoire faite de troncs et de cordes permettant des bascules successives du moai.

Reste enfin à déposer le moai sur le "ahu", sanctuaire se présentant sous la forme d'un grand socle de pierre sacré pouvant supporter plusieurs statues, et de le coiffer parfois d'un pukao, grande pierre cylindrique rouge volcanique. Certains moai se voyaient même attribués d'yeux, constitués d'une autre roche et placés dans les orbites après l'installation de la statue. Notons enfin que même si à première vue les moai semblent tous similaires, en réalité de nombreux détails diffèrent (yeux, narines, nez, oreilles, etc.) et témoignent notamment de l'évolution artistique des sculpteurs à travers les siècles.

Les seuls moai encore debout à l'heure actuelle ne le sont que parce qu'ils ont été relevés récemment. Ils furent détériorés par de rudes événements climatiques (un tsunami en particulier, en 1960), mais avant tout par des affrontements qui débutèrent au XVI ème siècle au sein même des habitants de l'île. Une grave crise économique, vraisemblablement due à une surpopulation et une dégradation de l'environnement (longue période de sécheresse pense-t-on, à laquelle la végétation n'aurait pas resisté), entraîna une remise en cause par certains de la religion alors pratiquée, le culte des ancêtres. Naquit alors le "culte de l'homme-oiseau" (voir plus loin), dont les adeptes prônaient la destruction des moai et des ahu.

Les deux types de croyances s'affrontèrent jusqu'à l'arrivée des Européens. Quant à la suite de l'histoire, jugez par vous-mêmes (!) : maladies vénériennes introduites par l'arrivée de baleiniers au début du XIX ème siècle qui décimèrent la population, puis arrivée en 1862 des marchands d'esclaves péruviens qui emportèrent 2000 habitants et dont 15 seulement survécurent : ils furent renvoyés chez eux quelques années plus tard, porteurs de maladies qui encore une fois portèrent un coup fatal à Rapa Nui. La population comptait 20 000 individus avant l'arrivée des Européens, et seulement 111 en 1877 !

Nous finissons notre journée de jeep au sommet du superbe volcan Rano Kau, où se trouve l'ancien village rituel d'Orongo dédié au culte de l'homme-oiseau. Il s'agit d'un culte du dieu Make-Make étroitement lié à la fertilité, au printemps et à l'arrivée des oiseaux migrateurs marins. Chaque année, à l'arrivée du printemps plusieurs hommes se rendaient à la nage sur l'îlot Motu Nui, visible depuis Orongo, et attendaient l'arrivée des oiseaux Manutara (petite sterne noire).

Celui qui parvenait alors à s'emparer du premier oeuf de Manutara devenait l'homme-oiseau (ou bien le chef de son village le devenait) ou "Tangata-Manu", vivait en réclusion pendant un an et était considéré sacré ("tapu"). Cette cérémonie, dite rituel du Tangata-Manu, s'est déroulée pour la dernière fois en 1867. Il reste aujourd'hui les vestiges du petit village d'Orongo et du lieu surplombant l'îlot d'où les prêtres surveillaient l'épreuve : on retrouve de petites maisons circulaires aujourd'hui rénovées et plusieurs pétroglyphes (gravures sur pierres).

Plusieurs projets de restauration se sont succédés sur l'île. Entre autres et parmi les plus marquants, la rénovation du village d'Orongo en 1974-76 et le travail d'une équipe japonaise ayant relevé les 15 moai de l'ahu de Tongariki. Le fantastique patrimoine de Rapa Nui est une attraction mondiale ; non seulement pour ses célébrissimes statues, mais également pour les mystères que conserve cette culture unique et isolée pendant près de 1000 ans, phénomène stupéfiant dans l'histoire de l'Humanité.

