Les sites du Patrimoine Mondial ne sont pas tous des parcs nationaux ni des édifices religieux ! Ici, à Dujiangyan ce sont bel et bien la science et la technologie qui sont mises en valeur. Nous sommes à quelques dizaines de kilomètres au Nord de Chengdu, dans la province du Sichuan. Au III ème siècle av. JC, le magistrat du royaume de Chu sous la dynastie Qin, du nom de Li Bing, inventa et mis en oeuvre un système d'irrigation tout aussi ingénieux que crucial pour les habitants de la région.

Le double objectif de cette réalisation fut de lutter contre les inondations qui frappaient les alentours, tout en permettant aux villages de bénéficier d'un apport d'eau régulier, pour les cultures agricoles en particulier. Il s'agit d'un système sans barrages-réservoirs, ce qui fait toute sa particularité et toute sa force : depuis plus de 2250 ans cette invention, bien que modernisée progressivement, prouve son efficacité et sa qualité écologique. Le système d'irrigation pensé par Li Bing est un chef d'oeuvre en terme de conservation de l'eau, tirant parti de la géomorphologie et de la topographie de la région, de la nappe et du débit de la rivière Minjiang.

Le principe de base est celui de la dérivation de l'eau et de l'endiguement intégré. Alors que les premiers travaux furent générés par Li Bing en 256 av. JC, ils furent agrandis en 141 av. JC par Wen Weng puis successivement étendus à d'autres lieux (de la même région), perfectionnés, endommagés (par les guerres qui prirent place entre le VII ème et XX ème siècle) et enfin réparés et modernisés, jusqu'à l'époque actuelle.

Ce site, classé par l'Unesco en 2000, comprend également le Mont sacré Qingcheng pour sa qualité de berceau du taoïsme, ainsi que les nombreux temples anciens que l'on trouve dans la région. Nous avons notamment visité le Fulong Guan, "temple du dragon soumis", l'un des édifices les plus importants du lieu et construit à un endroit idéal pour observer les dédales du système de dérivation d'eau. Il fut d'ailleurs érigé en l'an 168 pour commémorer la réalisation du chef d'oeuvre.

Une salle récente, voisine du temple, propose aux visiteurs de découvrir le système d'irrigation plus en détail : au delà des panneaux explicatifs liés aux détails techniques et à l'évolution des travaux au cours des années, nous avons eu le plaisir de pouvoir "jouer" avec une sorte de grande maquette (environ 3 mètres sur 6) représentant la région et offrant la possibilité d'y déverser (par une commande électronique) l'eau en amont et d'observer ainsi une simulation de la dérivation, du trajet et du débit de l'eau dans les différentes artères de ce réseau fluvial.

Les Chinois savent développer un aspect ludique pour expliquer une notion technologique, mais ils prouvent également à Dujiangyan leurs talents d'esthètes. Un somptueux parc a été créé aux alentours du Fulong Guan : bonzaïs, arbres millénaires, jardin floral, petits cours d'eau, etc. C'est un lieu idéal pour flâner, profiter de la nature et aussi oublier le droit d'entrée par ailleurs bien cher à acquitter pour découvrir cette zone...

En traversant le pont de Nan Qiao, nous sommes également allés nous perdre dans les rues plus représentatives de ce que l'on imagine des villages chinois "typiques". Ce parcours à travers les ruelles nous a permis de bénéficier d'un changement bien plaisant, alternative aux villes chinoises démesurées et modernes dont nous avons désormais l'habitude, et auxquelles la ville nouvelle de Dujiangyan ne fait d'ailleurs pas exception.

Soyons francs, à l'idée de venir passer une journée dans la ville pour découvrir ce que nous pensions n'être qu'un simple système d'irrigation, nous ne développions qu'un bien faible entrain et redoutions une distraction peu excitante. Mais nous quittons finalement ces lieux avec la joie d'avoir parcouru un bien bel endroit, justifiant amplement à nos yeux un aller-retour depuis Chengdu.

Aujourd'hui les installations sont modernes mais conservent l'esprit et l'inventivité de leur concept originel. Dujiangyan est un lieu que nous avons eu plaisir à découvrir, d'une part pour la beauté de ses paysages naturels, l'esthétisme de ses jardins, de son village encore authentique et de ses temples, mais aussi pour le bonheur de contempler une oeuvre deux fois millénaire qui, encore et peut-être même surtout au XIX ème siècle, est une leçon et un bijou d'ingéniosité et d'écologie.