lundi 24 juillet 2006
La grande muraille
Par Les Cousins Migrateurs, lundi 24 juillet 2006 à 07:48 :: Chine - La grande muraille

Marchons sur l'histoire. Au sens propre. Marchons sur la muraille de Chine. Bien sûr pas sur les 6000 principaux kilomètres qui parcourent le pays au nord d'est en ouest, mais sur un tronçon d'une dizaine de kilomètres entre Jinshanling et le village de Sumatai. Depuis Beijing, plusieurs portions de la grande muraille s'offrent aux touristes désireux de visiter cet édifice.

Les principales zones, celles qui servent souvent pour les cartes postales et les brochures souffrent aujourd'hui d'un tourisme "à la chinoise", avec son lot de boutiques de souvenirs kitsch, ses téléphériques accélérant le flot des visiteurs et ses hauts parleurs cracheurs de musique et de "bruits de la nature". Cette portion que nous avons décider de visiter, par le fait qu'il faille arpenter la muraille sur 10 kilomètres de montées et descentes incessantes et parfois très abruptes, liées au fait que la muraille est construite à sommet de collines, limite le flux de touristes, et bien que nous soyons en plein coeur de l'été, c'est dans une relative tranquillité que nous avons pu faire cette randonnée de trois heures.

Dans une tranquillité mais également sous la pluie pour presque une moitié du trajet car si l'été au nord de la Chine rime avec soleil et touristes, il rime aussi avec précipitations. C'est donc rapidement trempés que nous avons attaqué le chemin de ronde qui nous mène le long de la trentaine de tours de guets sous la "surveillance" attentive des vendeurs de capes de pluie trop heureux de l'aubaine commerciale offerte par les caprices de la météo. Tant pis pour eux, nous sommes équipés, et leurs remplaçants vendeurs d'eau, de boissons gazeuses et de bières (!) apparus dès le retour du soleil, n'auront pas plus de succès auprès de nous.

Historiquement la muraille de Chine ne s'est pas du tout construite en seule fois. Le principe de construction gigantesque de ce type est né un bon demi millénaire avant notre ère quand des dynasties rivales luttaient pour l'hégémonie et établirent des murailles de protection en plein coeur de la Chine. Vers 220 avant Jésus Christ, Qin Shi Huang, Qin Shi Huang, le fondateur de l'Empire des Dix Mille Générations décida de relier entre eux différents tronçons de muraille et de les restaurer pour en parfaire le caractère défensif. Le nom de cet empereur vous dit quelque chose ? Bien vu car, c'est le même empereur, amateur de projets grandioses, qui fit modeler cette armée de soldats en terre cuite destinée à protéger son mausolée à Xi'an que nous avions visité il y a un peu plus d'un mois.

En une vingtaine d'années de travaux, il mit au point un système défensif cohérent dont des vestiges de cette époque subsistent encore aujourd'hui. Au premier siècle, sous les Hans, le mur défensif s'étirait sur presque 6000 kilomètres entre Dunhuang à l'ouest et la mer de Bohai à l'est. Cette politique de défense était à l'époque plus que nécessaire face aux agressions des voisins. La chute des Han au III ème siècle, et bien plus tard les conquêtes réussies par les Mongols au XIII ème siècle quand Kubilai Khan devint le premier empereur de Chine de la dynastie Yuan firent quelque peu tomber la muraille dans l'oubli et en décrépitude malgré quelques travaux d'agrandissement ponctuels. (Trois fois rien, à peine 1000 kilomètres construits sous les Wei du nord au V ème siècle)

Les empereurs Mings au XIV ème siècle, ayant expulsé les Mongols, reprirent l'ouvrage mis en place par Qin Shi Huang. 5 650 kilomètres de muraille furent restaurées, appareillés, couronnées de crénelages et fortifiées. 25 000 tours furent construites et 15 000 ouvrages avancés aidèrent à la protection de l'ensemble. En temps de paix, le chemin de ronde servait entre autre à acheminer rapidement les courriers impériaux et c'est donc sur un ouvrage datant de cette époque Ming que nos pas nous ont portés ce jour. Cet ouvrage de maçonnerie massif est aujourd'hui, pour l'anecdote, le seul édifice construit de la main de l'homme, visible par l'oeil depuis la lune !

Classée en 1986 par l'Unesco sur la liste du Patrimoine Mondial, la grande muraille ou la muraille de Chine, comme nous nous plaisons aujourd'hui à l'appeler (le "Mur des 10 000 li" est son nom chinois), apporte un témoignage exceptionnel sur l'art architectural et la civilisation chinoise et ce sur une période de presque 2000 ans. L'évolution de la muraille est également un livre ouvert sur l'évolution des techniques militaires stratégiques et défensives de l'Empire du Milieu. Aujourd'hui les tronçons principaux sont restaurés, aménagés pour être ouverts au public. En ce sens, le mur est sauvé car la Chine connaît sa valeur historique bien sûr, mais plus encore commerciale car touristique.

Il semble cependant qu'il n'y ait pas d'instance affiliée à la surveillance globale. Sur les 6000 kilomètres du mur "du nord", 3000 subsistent encore, mais il ne faudrait pas oublier les 50 000 (!) kilomètres de murailles anciennes conservées en Chine (tenant compte des fortifications des royaumes intérieurs). La conservation des zones "rentables" semble assurée mais qu'adviendra-t-il à terme des tronçons de mur délaissés ? Comme la grande muraille ne semble protégée par aucune loi spéciale, ni administrée par aucun service spécifique, on peut se demander si, à terme, la valorisation excessive des zones principales ne se fera pas au détriment de celles plus reculées.

Ce musée en plein air est fabuleux et nos quelques heures de marche ne nous en auront donné qu'un rapide aperçu, mais déjà bien impressionnant. Cependant il faudrait passer outre la relative difficulté d'accès (liée au trafic routier infernal : il nous aura fallu pour faire les 120 kilomètres séparant Beijing de Jinshanling, 4 heures de bus à l'aller et presque 6 au retour !) et effectuer plusieurs excursions en différents endroits de la muraille pour apprécier les différentes phases historiques et apprécier ce monument à la fois dans sa taille et son histoire.

