samedi 20 janvier 2007
Usines de salpêtre de Humberstone et de Santa Laura
Par Les Cousins Migrateurs, samedi 20 janvier 2007 à 20:11 :: Chili - Usines de salpêtre de Humberstone et de Santa Laura

A première vue ce qui nous amène en plein coeur de la pampa du nord du Chili, dans un des déserts les plus arides au monde peut paraître curieux. Celui qui arrive ici à la faveur d'un tour organisé et sans avoir pris de renseignements sur la visite du jour pourrait tout à fait se justifier d'un air circonspect. Un plateau à 1000 mètres d'altitude, du sable et de la roche, aucune trace de vie, et là, comme un vaisseau fantôme abandonné, les vestiges d'un centre industriel centenaire, rongé par la rouille, érodé par les vents et qui malgré son allure imposante semble bien fragile et à la merci des éléments et du temps. Bienvenue à Santa Laura, usine de salpêtre chilienne. Ancienne usine bien sûr car la production s'est définitivement arrêtée au milieu du siècle dernier. Mais si le salpêtre ne vous dit rien, le nitrate de soude sonnera peut être mieux à vos oreilles comme étant l'un des engrais les plus utilisés dans le monde à la fin du XIX ème siècle et au début du XX ème avant l'apparition des engrais chimiques.

Les indiens de l'époque préhispanique utilisaient déjà le salpêtre comme engrais et les espagnols, eux, en découvrirent les propriétés explosives et la demande en la matière fit la richesse de quelques colons installés au Chili au XVIII ème siècle. Les propriétés fertilisantes du salpêtre furent découvertes en Europe au début du XIX ème siècle et la demande fut croissante et le Chili, disposant de grandes ressources de nitrate naturel devint l'acteur principal du marché mondial en la matière. A partir de 1880, des milliers de mineurs chiliens, péruviens et boliviens, vinrent travailler et vivre dans cette Pampa désertique chilienne afin d'exploiter les plus grandes ressources de salpêtre au monde. Très solidaires, les mineurs développèrent des liens sociaux extrêmement forts au travers de la langue, des traditions et de la culture.

Dans un environnement difficile (pluviométrie quasi nulle et différence thermique de plus de 30 degrés entre le jour et la nuit), soumis à une discipline de fer et contraints à suivre les dictats des employeurs, et sans possibilité de recours à une justice impartiale, les mines de salpêtre de la Pampa chilienne virent de nombreux mouvements sociaux avec notamment la création de "sociétés mutuelles" puis de syndicats. Ces changements tentèrent et finalement réussirent à changer les conditions de travail de tous les ouvriers au Chili et de ce fait engendrèrent la création des partis politiques chiliens. Le Chili redistribua très bien les richesses produites par le salpêtre. De grands travaux publics furent instaurés, l'argent fut investi dans l'agriculture et l'éducation, dans les chemins de fer, les ports, et des villes naquirent et en l'espace de deux générations attirèrent un cinquième de la population du pays. Mais toute médaille a son revers, et ayant basé presque toute son économie sur le salpêtre, le Chili souffrit beaucoup plus que d'autres pays lors de la grande crise des années 20. Les mines de Santa Laura et Humberstone ayant regroupé en leur sein des dizaines de gisements, survécurent tant bien que mal jusqu'en 1959, date à laquelle elles fermèrent définitivement.

Alors effectivement si nous sommes aujourd'hui en visite à une petite cinquantaine de kilomètres de la ville d'Iquique, c'est non seulement pour apprécier visuellement les vestiges d'une époque industrielle révolue et capitale pour l'économie chilienne, mais aussi pour tenter de comprendre les influences sociales fondamentales qu'ont eut les exploitations de salpêtre il y a de cela un siècle. Visuellement, les deux sites de Santa Laura et Humberstone sont très différents. A Santa Laura ne subsiste que l'environnement industriel d'exploitation, avec les broyeuses à salpêtre, les réservoirs de lixiviation servant à chauffer le minerai broyé, les bassins de clarification, ceux de cristallisation, et les aires de séchage du salpêtre permettant d'obtenir sa forme finale qui sera répandue sur les cultures. Le bâtiment le plus important et le plus visible est celui de lixiviation, énorme structure en sapin de Douglas de 47 m de long, 17 de large et autant de haut.

A Humberstone c'est toute la "ville" minière qui est visitable. Aménagée selon un quadrillage régulier, elle abrite des quartiers résidentiels faits de maisons simples à un étage (dont les charpentes sont en sapin de Douglas également et les toits en tôle), les ouvriers mariés ayant des maisons individuelles quand les ouvriers célibataires étaient regroupés dans des quartiers fermés avec gardiennage.

Il y a une place principale, avec de nombreux arbres apportant ombre et fraîcheur, un marché, un théâtre de style art-déco, un magasin général, une boulangerie et une boucherie, une piscine impressionnante faite de feuilles de tôles avec ses plongeoirs, un hôtel, un club et enfin une chapelle. Toute une petite ville plutôt bien organisée pour abriter les milliers d'âmes réunies au milieu de ce désert chilien.

Il est à signaler qu'à cause du vandalisme, de l'érosion et d'un récent tremblement de terre, certains édifices sont dans un état inquiétant, principalement celui de lixiviation de Santa Laura. A ce sujet, et bien que la classification des sites ait été obtenue en 2004, ils sont depuis 2005 sur la liste des sites du patrimoine en danger, afin de réunir rapidement les fonds nécessaires à l'entretien et à la restauration. En effet, laissés à l'abandon depuis 40 ans, les sites de Santa Laura et Humberstone ont souffert : la corrosion a fait son oeuvre sur toutes les tôles servant de toits ou de murs, le vent étant chargé en sel (nous sommes à 50 km de la côte), les chasseurs de souvenirs se sont servis allègrement dans toutes les maisons et installations, les pilleurs ont fait de même arrachant parfois aux bâtiments des madriers faits de sapin Douglas, espèce aujourd'hui protégée et dont le prix est par conséquent très élevé à la contrebande.

Pour le moment il faut reconnaître que peu de travaux de grande ampleur ont été entrepris. On notera quand même la réfection de plusieurs salles de classes de Humbesrtone grâce à la participation de l'Unesco, mais de très, trop nombreux graffitis dégradent les édifices (on ne compte pas les inscriptions stupides gravées sur les murs "la famille xxx en venue visite ici" appuyées de dates extrêmement récentes). Des commissions d'architectes ont fait leurs rapports mais beaucoup de bâtiments ont été jugé dans un "état médiocre et difficilement récupérable". Alors si les sites d'Humberstone et de Santa Laura ont une valeur sociale incontestable, preuve d'un grand changement économique profitable au Chili il y a de cela un siècle, si ils reflètent également le désastre vécu par un pays dont l'économie a pu dépendre en énorme partie d'une activité unique ayant décliné, ces deux sites méritent une attention et une conservation plus soutenue à notre sens pour que ce patrimoine ne finisse pas rongé par la rouille, vandalisé, démantelé ou simplement réduit en poussière au prochain tremblement de terre.

