Dans l'histoire de la conquête espagnole en Amérique du Sud, il y a heureusement quelques exemples où le travail des missionnaires s'est fait en bon accord avec les populations locales. Nous sommes aujourd'hui sur l'île de Chiloé au Chili et ce qui nous y invite est un groupe d'églises construites par les prédicateurs itinérants Jésuites de la Compagnie de Jésus au XVII ème siècle. Quand les espagnols et les missionnaires débarquèrent sur l'archipel de Chiloé (une île principale et deux cent environ souvent minuscules, le tout à quelques encablures des côtes chiliennes), ils y trouvèrent des populations locales au caractère doux et réceptif.

Cet environnement inconnu, hostile et éloigné des villes espagnoles du continent sud-américain, poussa les espagnols à s'adapter aux populations locales, à accepter leurs coutumes, techniques et savoirs... Les missionnaires apprirent les langues de l'archipel et commencèrent une évangélisation que l'on pourrait qualifier de "douce", adaptée aux lieux et aux habitants. D'autres facteurs, liés aux menaces des pirates sillonnant les eaux des environs, incitèrent les espagnols à s'établir de manière dispersée et non pas dans des villes coloniales comme ils en avaient l'habitude. Tout ceci favorisa le brassage culturel entre colons et autochtones. A tel point que les espagnols finalement adoptèrent les techniques locales et même la langue qui prédomina au bout d'un temps sur le castillan espagnol.

La technique d'évangélisation fut itinérante, portant la parole du christ directement dans chaque foyer quand la saison s'y prêtait (le climat est rude dans l'archipel, c'est un des endroits au monde où il pleut le plus). Quand vint le moment de construire des églises, les Jésuites s'en remirent directement aux population locales et à leur savoir architectural, proposant seulement les plans des églises comme base de travail. Aujourd'hui on peut visiter et admirer 14 églises de cette époque et classées depuis 2000 par l'Unesco sur la liste du Patrimoine Mondial : Achao (Quinchao) ; Quinchao ; Castro ; Rilán (Castro) ; Nercón (Castro) ; Aldachildo (Puqueldón) ; Ichuac (Puqueldón) ; Detif (Puqueldón) ; Vilipulli (Chonchi) ; Chonchi ; Tenaún (Quemchi) ; Colo (Quemchi) ; San Juan (Dalcahue) et Dalcahue.

Les Franciscains reprirent le travail des Jésuites expulsés de tous les royaumes espagnols en 1767 (pour supposition de complot contre la couronne royale) et, fait rare entre communautés religieuses concurrentes, apprécièrent la valeur du travail réalisé et le poursuivirent !

Alors aujourd’hui à la faveur de quelques trajets de bus, de traversées d'île en île sur des ferries, nous pouvons découvrir ces églises intégralement construites en bois de cyprès et de mélèze. Bien sûr ces églises ont une tour pour avertir et se signaler mais celle ci sert avant tout de balise aux marins (seule l'église de Tenaún en possède deux). Le volume général des églises est simple, plus profondes que larges, reposant sur un socle de pierre supportant d'énormes poutres de bois. Les toits à 45 degrés et tous les murs extérieurs sont recouverts de bardeaux de mélèze, sortes de "tuiles" de bois donnant un aspect singulier à ces architectures.

L'ornementation est plus riche à l'intérieur, tout le mobilier et les parements démontrent la maîtrise du travail ébeniste des autochtones et de nombreuses peintures font honneur à l'école locale d'imagerie pieuse. Enfin, à cause des conditions climatiques extrêmes sur l'archipel de Chiloé, le placement des églises fut étudié avec soin, ne reposant pas directement sur le sol, abritées des vents ou des pluies trop violentes. De plus toutes les églises furent pensées comme des structures étanches, renforçant ainsi leur protection.

C'est sûrement grâce à ce soin apporté (malgré certaines reconstructions, car si l'eau n'endommage pas ces bâtiments, le feu, lui, les dévore) que 14 de ces églises construites au XVII, XVIII et XIX èmes siècle sont parvenues jusqu'à nous. Aujourd'hui la conservation incombe à l'administration diocésaine de la ville d'Ancud, et chaque église a son propre comité local responsable de son entretien. Celles que nous avons pu visiter sont dans un état irréprochable. Le tourisme augmente chaque année dans la région et un plan est à l'étude pour que cet afflux bénéficie aux églises et aux populations locales sans risquer toutefois quoique ce soit pour ces édifices religieux uniques. Des zones tampons seront définies pour préserver l'environnement direct des églises et des règles de contrôle des interventions dans les monuments seront mises en place. De cette façon les églises de l'archipel de Chiloé pourront traverser les siècles à venir sereinement et continueront à montrer comment la conquête espagnole a pu se faire, ici du moins, en bonne intelligence.