Guerre, bombardements, génocide, famine, guerre civile, mines, guérilla. Si vous étiez né au Cambodge dans les années soixante, voilà ce que vous auriez dû traverser successivement pendant les quarante premières années de votre vie. En supposant bien sûr que vous ayez atteint cet âge. Heureusement l'histoire du Cambodge n'a pas toujours été aussi dramatique. Il y a environ un millénaire, la civilisation khmère était à son apogée. Les rois qui se succédèrent à sa tête choisirent tour à tour d'installer leur capitale à divers endroits de la région actuelle d'Angkor, où ils construisirent inévitablement temples et autres bâtiments. Ils laissent ainsi aujourd'hui une aire de 400 km2 comprenant une quarantaine de sites espacés de plusieurs dizaines de kilomètres et datant du IXe au XIVe siècles. Architecturalement parlant, les deux rois Suryavarman II (ayant régné de 1112 à 1152) et Jayavarman VII (1181 à 1219) auront particulièrement marqué Angkor, étant respectivement à l'origine de la construction de Angkor Wat et du Bayon, les deux édifices les plus impressionnants de cette région.

Les temples d'Angkor sont la fierté du peuple cambodgien. Plus encore, ils semblent être à la fois le pilier, l'essence et l'âme de ce pays. Angkor apparaît au centre du drapeau national, donne son nom à une bière et resurgit à chaque coin de rue, dans les noms d'hôtels, de restaurants et de boutiques. La renommée de ces temples dépasse d'ailleurs largement les frontières du royaume du Cambodge, puisque parmi les milliers de visiteurs qui viennent jusqu'ici chaque jour, nombre sont ceux qui considèrent la découverte d'Angkor comme le point d'orgue de leur voyage au Cambodge, voire de leur passage en Asie du Sud-Est. Nous avons pour notre part décidé d'y consacrer trois jours. Il existe trois types de tickets d'entrée : celui qui ne donne le droit qu'à une journée (US$20, beaucoup trop court à notre goût), le forfait de trois jours (US$40, le choix le plus logique et le plus courant) et celui d'une semaine (US$60, pour les passionnés d'archéologie!).

C'est le vélo que nous avons choisi comme moyen de locomotion pour ces trois jours ; nous aurons effectué aux alentours de 120 ou 130 kilomètres au total et visité la bonne quinzaine de temples qui se trouvent dans la zone principale. Notre première journée aura été la plus sportive puisque nous avons parcouru ce qui se nomme ici "le grand tour", une boucle de près de 30km auxquels il faut ajouter les 20km aller-retour entre les premiers temples et Siem Reap, la ville principale de la région où les visiteurs séjournent, aucun logement touristique n'étant heureusement implanté au milieu des temples ! Parmi les temples découverts ce premier jour, nous retiendrons entre autre le Ta Phrom, ayant servi de décors à des films tels que Tomb Raider ou les Deux Frères (de Jean-Jacques Annaud, l'histoire de deux tigres). La particularité de cet immense ensemble, comme d'ailleurs d'autres temples situés dans la même zone, est la présence de la nature et notamment des arbres qui viennent jusqu'à enlacer certains éléments de constructions. Le spectacle créé et l'atmosphère rendue par ce mariage des pierres et de la végétation sont certes séduisants, mais les risques de voir s'écrouler des parties du temple donnent du fil à retordre aux organisations qui travaillent ici pour la restauration et la conservation.

Nous traversons en fin de journée, sur le chemin du retour, l'enceinte d'Angkor Thom qui renferme le fameux Bayon, dont nous avons planifié la visite approfondie pour demain. Un spectacle inattendu nous incite toutefois à nous arrêter un moment : en effet une impressionnante cérémonie bouddhiste a lieu (séances de méditation réparties sur deux semaines, liées à l'avenir du pays et à ses blessures passées) , rassemblant des centaines de nonnes (habillées de blanc) et de moines (en orange). Nombre des temples d'Angkor sont en effet désormais des lieux de culte bouddhistes, même si à l'origine ces constructions khmères étaient en majorité d'inspiration hindouiste. Parmi les rois marquants qui se succédèrent ici, seul Jayavarman VII osa passer de l'hindouisme au bouddhisme, alors que sa mort vit le retour des traditions khmères initiales et donc de l'hindouisme.

Angkor Wat est le temple le plus visité. Il attire chaque jour des hordes de touristes. Pour les éviter et profiter en ce deuxième jour de ce somptueux temple dans les meilleures conditions, nous élaborons un "plan" en deux étapes : tout d'abord nous choisissons de nous y rendre entre midi et 14h, à l'heure où les innombrables bus de touristes amènent leurs moutons déjeuner. Ensuite, nous nous efforçons de passer la majeure partie de notre temps dans des parties moins visitées du temple car plus éloignées et surtout un peu moins célèbres, le centre d'attractions étant situé aux alentours des fameuses tours que l'on observe sur toutes les photos d'Angkor. Nous consacrons ainsi plus d'une heure dans les galeries qui entourent le temple et recèlent des bas-reliefs magnifiques : batailles historiques, récits épiques, représentation de l'enfer et du paradis, aventures et réalisations des divinités hindoues...

Au détour d'une de ces galeries, nous sommes interpellés par un jeune moine bouddhiste. So Wan, c'est son nom, nous explique dans un très bon anglais qu'il aime se retirer dans ce temple et engager à l'occasion la conversation avec des visiteurs. Bien sûr, notre discussion d'une dizaine de minutes débouchera finalement sur une demande de dons... mais elle nous aura aussi permis d'échanger des points de vue intéressants sur la perception de ce moine sur Angkor, le Cambodge, le tourisme ou encore sur son propre avenir.

Ce temple est le plus grand d'Angkor et parait-il le plus grand édifice religieux au monde. Il présente en son coeur une grande tour qui en domine plusieurs autres, placées aux quatre coins de deux rectangles imbriqués l'un dans l'autre et formant des terrasses successives. La structure d'Angkor Wat, comme celle de nombreux autres temples de même inspiration, est forte de symbolisme. La tour centrale représente la montagne sacrée hindoue (le Mont Méru), entourée des océans et des continents, symbolisés eux par les éléments architecturaux entourant cette tour. En fait, se rendre de l'extérieur vers le centre de cette formation revient à remonter le temps jusqu'à la création de l'univers ; la tour principale symbolisant le paradis.

Angkor Thom, entouré d'une enceinte de 10 km2 bordée de douves, était une cité construite par Jayavarman VII. Il ne reste évidemment rien des habitations de l'époque, en bois, mais plusieurs temples et édifices y sont concentrés. Une porte se trouve à chaque point cardinal de cette enceinte carrée ; l'allée qui y conduit est ornée à chaque fois de deux rangées de 54 statues chacune, dieux à gauche et démons à droite. On assiste ici, comme sur de nombreux autres sites d'Angkor, aux terribles conséquences du pillage agressif dont la région a été victime. Les têtes des statues, cibles privilégiées des trafiquants, sont souvent manquantes et/ou remplacées par de fausses.

Au centre d'Angkor Thom se tient le monument vedette après Angkor Wat : le Bayon. Constitué de 54 tours, il rappelle à nouveau le symbolisme de création de l'univers et de montagne sacrée. Mais la raison principale pour laquelle ce temple ne passe pas inaperçu est la présence, sur chacune de ces tours, de quatre visages aux points cardinaux. Les 216 visages, d'une taille approximative de deux mètres sur deux, sont (si on vous le demande) la représentation de Avalokiteshvara.

Un autre attrait de taille du Bayon sont les bas-reliefs qui, outre les habituels description de guerres, décrivent aussi des scènes de la vie quotidienne telles que des combats de coqs ou encore des jeux de société.

Notre journée s'achèvera par l'escalade, accompagnés de centaines de visiteurs, du temple de Phnom Bakheng, l'un des rares points surélevés de la zone et qui offre donc un beau point de vue pour observer le coucher de soleil sur la région. Rien de bien magique ce soir-là toutefois, contempler au milieu d'une foule de gens un coucher de soleil somme toute relativement moyen (pas de chance, il y avait un peu de brume) ne nous laissera pas un souvenir impérissable. En revanche cette belle vue sur les alentours nous aura permis de discerner le Baray Ouest, incroyable bassin d'une taille phénoménale (8km sur 2,3km) et aujourd'hui encore partiellement rempli d'eau, qui fut construit à la main et fournissait de l'eau pour la culture des terres de la région.

Nous avons enfin utilisé notre troisième jour pour aller à la découverte des derniers temples des environs, et constater par exemple que le Baphuon, un autre édifice majeur d'Angkor Thom, est fermé à la visite car sujet à un projet de restauration d'envergure mené par l'Ecole Française d'Extrême-Orient. Il s'agit d'un exemple parmi beaucoup d'autres, tant nous avons constaté la présence de missions de conservation sur les temples que nous avons parcourus, qu'elles soient japonaises, allemandes ou de bien d'autres nationalités encore.

Pour des raisons politiques, l'inscription des temples d'Angkor sur la liste du patrimoine mondial fut retardée jusqu'en 1992. Le danger le plus sévère, outre les problèmes liés aux dégâts naturels (végétation, eau, etc) et aux pillages (désormais enrayés, mais de nombreuses pièces ont disparu), reste la présence de mines dans tout le secteur, comme d'ailleurs dans tout le pays. La première recommandation est de rester soigneusement sur les routes et chemins tracés et de ne pas s'en écarter. Même si des sociétés de déminage ont entamé depuis maintenant plusieurs années de vastes campagnes pour assainir la zone, cette dernière est beaucoup trop étendue et le nombre de mines beaucoup trop élevé pour que la sécurité soit désormais parfaitement établie.

Nous vous parlons de mines, de guerre, de génocide... Pour ceux d'entre vous pour qui l'histoire du Cambodge est un peu floue, un résumé rapide est probablement nécessaire. Ayant obtenu son indépendance contre la France en 1953, le Cambodge se retrouve imbriqué dès les années soixante dans la guerre du Vietnam et subit les bombardements américains anti-vietnamiens. Alors que les américains se retirent du conflit en 1973, le Cambodge connaît une guerre civile qui mène en 1975 à la prise du pouvoir par les Khmers Rouges et leur cruel leader, Pol Pot. S'ensuit la période la plus odieuse de l'histoire cambodgienne : de 1975 à 1979, ce sont près de deux millions de cambodgiens qui meurent des causes directes de ce régime de terreur. Interdictions, soumissions, tortures, viols, exécutions... Ce génocide s'achève en 1979 mais une fois chassés du pouvoir, les Khmers Rouges poursuivront en rebelles des actes destructeurs jusque dans les années 1990 : assassinats et pillages envers le peuple mais aussi les voyageurs, et bien sûr utilisation de mines qu'ils semèrent un peu partout dans le pays et dont beaucoup subsistent encore.

Une visite au Cambodge ne peut laisser indifférent. Et tenter de comprendre Angkor n'est pas seulement photographier des constructions en pierre (de grès plus exactement), aussi belles soient-elles. Toute la force d'Angkor est dans ce qu'elle représente pour son peuple.

Tout d'abord l'aspect mercantile bien sûr ; nous sommes dans l'un des pays les plus pauvres de cette région du globe et le touriste est forcément une source de revenus évidente. Au cours de ces trois jours nous avons rencontré des quantités d'enfants qui, à chaque temple, tente de nous vendre cartes postales, T-shirts, bracelets et autres souvenirs. Ils sont parfois insistants mais jamais agressifs. Nous préférerions évidemment les voir à l'école mais comment leur en vouloir d'essayer de gagner un peu d'argent avec nous... Et les enfants ne sont pas seuls ; les boutiques ou restaurants sont un peu partout à Angkor (mais autorisés uniquement dans des zones bien précises, aux abords des temples mais à une distance de ceux-ci clairement définie) et tous tentent de séduire et d'attirer les visiteurs à longueur de journée.

Mais Angkor n'est pas seulement d'inspiration financière pour les cambodgiens. Ces temples représentent un passé glorieux et fort ; aujourd'hui les dizaines de milliers d'habitants de cette région, comme ceux du reste du pays, relèvent la tête après des décennies de drame et de souffrance. Pardon pour cette familiarité, mais le Cambodge est un pays qui en a vraiment bavé, et qui a bien du mal à panser ses blessures. Nous sommes tous les deux nés en 1975 ; à cette époque Pol Pot tranchait ses premières gorges. Nous ne pouvons nous empêcher de nous demander si la génération des 25-30 ans existe ici... En tout cas les enfants cambodgiens sont bel et bien là et c'est sur eux que repose ce que leurs parents et grands-parents cessèrent un instant d'entrevoir : l'avenir. A quoi ressemblera-t-il ? Combien d'années, de siècles seront nécessaires pour que ce pays retrouve la splendeur, ou ne serait-ce que le confort, qu'il a autrefois connus ? Dans les yeux des enfants qui nous tendaient des objets dont nous n'avions aucun besoin, nous avons vu tantôt la fatigue, la joie, la frustration, la détermination et la gravité. Mais jamais le désespoir. Les cambodgiens ont dans le regard cette étincelle qui brille encore. Et illumine Angkor.