Entre aujourd’hui et l'époque à laquelle nous avions commencé à dessiner notre itinéraire et à dresser la liste des sites du patrimoine mondial que nous envisagions de visiter, certains lieux sont venus allonger la liste des sites classés par l'Unesco. C'est le cas du parc national de Purnululu, classé sur la liste du patrimoine mondial depuis 2003, que nous avions prévu de parcourir de toute façon. Nous sommes dans la région du Kimberley, au Nord de l'Etat de l'Australie Occidentale. La parc national est en partie délimité par trois cours d'eau (les fleuves Panton, Ord et Osmond) et comprend notamment l'étonnante chaîne de montagnes des Bungle Bungle, présentant un ensemble de tourelles et de cônes composés de grès issus de l'action, pendant 20 millions d'années, de phénomènes géologiques, biologiques, climatiques ainsi que de l'érosion. Le grès qui compose ces formations a d'ailleurs donné son nom à l'ensemble du parc, Purnululu en langue aborigène Kija. Quant à l'origine de l'appellation Bungle Bungle, elle n'est pas certaine mais pourrait provenir d'une mauvaise transcription du nom de l'herbe Bundle Bundle qui pousse dans la région.

Outre les caractéristiques géographiques du parc, c'est son caractère étroitement lié à la culture aborigène qui en fait toute la particularité. Les "propriétaires traditionnels" du parc sont en effet là depuis des dizaines de milliers d'années ; ce sont bel et bien leur présence, leurs croyances et leur mode de vie qui ont grandement motivé le classement de ce lieu comme site du patrimoine mondial. L'Unesco fait une distinction entre deux types de caractéristiques culturelles existant sur ce site : celles qui sont "tangibles" et les "immatérielles". Les premières sont les sites archéologiques, qui révèlent (grâce à une datation au carbone 14) une occupation de la région depuis au moins 20000 ans, ainsi que l'art rupestre extrêmement fourni ici ; déjà plus de 200 sites de peintures rupestres ont été répertoriés alors que les études menées ici sont encore récentes et qu'il reste encore beaucoup à découvrir et à analyser par rapport à d'autres sites aborigènes australiens. Les caractéristiques culturelles immatérielles, quant à elles, directement relatives à l'association des lieux avec les aborigènes, à travers leur cosmologie, leur utilisation des terres, leurs langues et leur savoir. Le système de croyances religieuses aborigènes, le Ngarrangkarni (également nommé "Dreaming" ou encore "Loi"), se révèle complexe et associe les ancêtres, la création, le passé, les lois, les cérémonies et les rituels tout en soutenant que ce Ngarrangharni a créé le paysage ainsi les caractéristiques de ce dernier sont le reflet d'êtres et d'événements ancestraux. Cela explique que la nature dans son ensemble a une signification toute particulière pour les aborigènes, que ce soient les animaux, les rivières, les montagnes,... Un lien extrêmement fort existe de ce fait entre la région et ses habitants et les rend tout simplement inséparables. On comprend mieux ainsi les dégâts qu'a pu engendrer l'arrivée des colons occidentaux dans le pays, n'ayant pas le même type de conceptions et ayant causé à tant d'endroits et d'occasions une déchirure entre les aborigènes et leurs terres. Dans cette région du Kimberley, les perturbations issues du peuplement européen n'ont toutefois pas empêché les Aborigènes de poursuivre leurs systèmes traditionnels, notamment liés à leur propriété de la terre et du soin qu'ils y apportent. Avant d'entrer en contact avec les Européens, les Aborigènes avaient développé une gestion de l'environnement stable et durable, basée sur une stratégie prenant en compte les interactions entre espèces vivantes, les effets des saisons, etc.

Nous essayons de varier, dans la mesure du possible, la façon dont nous découvrons les sites du patrimoine mondial que nous parcourons. Un peu comme nous avions expérimenté la montgolfière en Turquie pour profiter de la Cappadoce, nous avons cette fois choisi de survoler cette région en avion, de manière à profiter au mieux d'une vue d'ensemble de ces formations géologiques stupéfiantes présentes dans le massif des Bungle Bungle. Nous décollons à six heures du matin (et oui, comme souvent le prix d'une belle lumière est un réveil bien matinal...) de Kununurra, ville située au Nord de la région, pour un survol qui durera au total deux heures et nous permettra, outre les Bungle Bungle, de découvrir certaines autres particularités des environs du parc de Purnululu. Parmi celles-ci, nous contemplerons notamment le magnifique et immense lac Argyle ainsi que la mine de diamant du même nom, dont, soyons francs, nous ignorions l'existence avant de venir dans la région, alors qu'elle tout simplement... la plus grande mine de diamant au monde ! Elle fournit plus de six tonnes de diamants (30 millions de carats) par an, mais sa production baisse chaque année et la mine atteindra prochainement la fin de sa vie économique.

Le pilote de l'avion, Todd, tourne plusieurs fois autour et au-dessus des Bungle Bungle pour nous permettre d'admirer au mieux ses différentes caractéristiques, bien entendu ses formations en forme de cônes mais également la longue et large gorge qui serpente en son sein. Ce parcours en avion nous offre là un avantage par rapport à une ballade à pied, l'accès par voie terrestre est strictement limité à certaines parties restreintes du parc afin de protéger les très fragiles formations de grès. L'érosion aurait d'ailleurs eu raison de celles-ci depuis bien longtemps si une protection naturelle de silice issue de phénomènes climatiques intenses n'avait pas été mêlée au grès il y a des millions d'années. Les colorations orangées des formations proviennent de cette silice ; quant aux bandes horizontales noires qui les strient, elles sont constituées de lichen qui pousse pendant chaque saison humide.

Les risques à prendre en compte dans le cadre de la conservation de ce site du patrimoine mondial sont variés : outre les évidents dégâts naturels éventuels (incendies, inondations,...) et la présence touristique (comme dit plus haut, les visiteurs ne sont pas autorisés partout, compte tenu de la fragilité de certains éléments du paysage telles que les formations de grès), ce sont bel et bien les considérations culturelles qui sont au coeur des inquiétudes premières. Tout d'abord, la diminution du nombre de propriétaires traditionnels du parc (les Aborigènes) ainsi que la perte du savoir traditionnel qui pourrait en découler soulèvent de sérieuses questions quant au maintien et à la transmission de la culture locale. L'équilibre du parc, dénaturé par les exploitations minières et le tourisme, ne semble néanmoins pas affecté irrémédiablement. La classification récente de ce site par l'Unesco permet d'entrevoir la mise en place prochaine éventuelle de mesures permettant une intégration officielle des Aborigènes dans la politique de gestion du parc, afin de protéger, maintenir et perpétuer à la fois les stratégies de conservation de l'environnement et l'essence hautement culturelle du parc national de Purnululu.