La chronique du patrimoine mondial

Les Cousins Migrateurs : deux ans de reportage autour du monde sur 100 sites classés par l’UNESCO.

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mercredi 14 février 2007

Centre historique de Cuenca

Arequipa, Cuzco, Lima, bientôt Quito, aujourd'hui Cuenca... Les villes coloniales inscrites sur la liste du Patrimoine Mondial dans cette région de l'Amérique du Sud ne manquent pas, et peu d'entre elles nous échappent.

Si leur beauté nous permet de ne pas nous en lasser, en revanche il faut reconnaître que nous avons probablement abordé dans nos articles précédents la plupart des caractéristiques classiques de ces villes. Elles suivent en effet les directives données par Charles Quint quant à l'ordonnancement et l'architecture des villes construites par les conquistadores : grande place principale présentant une immense cathédrale, des églises à chaque coin de rue ou presque, des colonnades, etc.

La ville de Santa Ana de los Rios de Cuenca (ou plus simplement Cuenca), dans le Sud de l'Equateur, présente tout de même quelques particularités. Contrairement à Quito ou Cuzco, Cuenca fut construite sur un site libre, c'est-à-dire non sur un village inca déjà existant. Fondée en 1557 et dédiée à la production agricole, elle permit un brassage des indigènes et des immigrants, une fusion que l'on retrouve de façon exemplaire dans l'architecture et le tracé de la ville. La ville connut un développement relativement lent jusqu'à la moitié du XIX ème siècle, époque à laquelle la production de quinine et de chapeaux de paille lui permit de s'enrichir quelque peu et de bâtir quelques édifices plus imposants.

Ces chapeaux de paille, fameux "chapeaux de Panama", sont aujourd'hui encore la fierté de l'Equateur. Car contrairement à ce que leur nom pourrait laisser penser, ce n'est pas à Panama qu'ils sont fabriqués mais bien en Equateur, tissés à partir d'une plante qui ne se trouve d'ailleurs que dans cet endroit du globe, dans la partie Est du pays. A l'origine, ils étaient vendus à des intermédiaires qui les revendaient depuis le Panama (carrefour commercial beaucoup plus important et accessible), et prirent ainsi cette appellation qui leur est restée jusqu'à aujourd'hui.

Située dans une vallée magnifique au coeur de massifs andins, Cuenca présente un centre ville fort esthétique classé par l'Unesco en 1999, aussi intéressant pour les passionnés d'architecture et d'histoire qu'agréable aux yeux du simple visiteur.

Zone archéologique de Chan Chan

Le site archéologique de Chan Chan est situé au nord du Pérou et fut la capitale du royaume Chimu. Ce royaume connut son essor jusqu'au XV ème siècle avant de succomber premièrement aux conquêtes Incas et aux conquistadores espagnols dans un second temps. Francisco Pizarro, encore lui, fut favorablement accueilli par les Chimus qui détestaient les Incas, et l'espagnol construit en 1535 à quelques kilomètres, une ville portant le même nom que sa ville natale : Trujillo. Dès lors Chan Chan fut abandonné progressivement.

Dans cette vaste vallée désertique, les Chimus avaient mis en place un système d'irrigation imposant, recueillant l'eau d'une rivière distante de 80 kilomètres et aujourd'hui on ne peut pas apprécier ni s'imaginer la fertilité de cette région tellement aride. Le déclin de la cité, les pilleurs de tombes (de l'époque des conquistadores mais aussi contemporains) et l'érosion naturelle ont plongé Chan Chan dans un état de dégradation avancée. En effet toute la cité, qui s'étend sur une vingtaine de kilomètres carrés, fut construite en adobe, c'est à dire en brique d'argile mêlée à de la paille. Si à l'époque les structures étaient protégées des rares pluies, du vent, de l'air salin (nous sommes en bord de mer) par des toits en bois, tous ceux-ci ont disparu dès le XVII ème siècle, laissant vulnérables les murs et les structures architecturales de Chan Chan.

Des relevés géographiques précis furent menés en 1969 par une mission de l'université de Harvard, mais la vulnérabilité même du site fait que certaines structures référencées ont aujourd'hui quasiment disparu. Si l'Unesco a classé ce site en 1986 sur la liste du patrimoine mondial, il est aujourd'hui également sur la liste des sites en danger car la conservation fait face à de nombreux problèmes et à des décisions cornéliennes. Il s'agit aujourd'hui de savoir si les fouilles doivent être systématiquement menées, mettant en péril la sauvegarde de l'architecture d'adobe, pour récupérer avant les pillards des biens archéologiques précieux. Entre 1964 et 1969, la restauration massive du Palais Tshudi, très contreversée, a permis de "sauver" une zone importante du site mais cela compromet l'intégrité de l'ensemble et se soumet aux exigences d'un tourisme grandissant. Aujourd'hui la tendance semble être à la conservation et non à la restauration, mais comment conserver 20 kilomètres carrés d'architecture d'adobe dont l'érosion est inéluctable ?

Effectivement ce qui frappe le visiteur c'est la grandeur du site. Pour notre visite, un bus local nous aura déposés sur la route (qui accessoirement coupe le site littéralement en deux) et il faut marcher un bon kilomètre sur un chemin s'avançant à travers les monuments en ruines et les dunes de sable pour atteindre "l'entrée" du site qui n'est autre que l'entrée du palais Tschudi précédemment mentionné. La zone centrale de Chan Chan s'étend sur 6 km² et comporte 9 palais, chacun ayant appartenu à un gouverneur. Quand celui ci mourait, son fils héritier en faisait construire un nouveau.

Chaque palais constitue une unité autonome dans laquelle vivaient un peu plus d'une centaine de personnes. Grâce aux restaurations menées dans les années 60, et malgré la contreverse soulevée sur la légitimité de reconstruire un lieu sur des suppositions archéologiques, le visiteur peut apprécier la beauté imposante de l'ensemble. Places cérémonielles, bassins d'eau douce, murs sculptés ou ornés de bas reliefs évoquant l'univers côtier et marin, logements privatifs, "bureaux", jardins, vergers et cimetières se laissent découvrir et grâce à notre guide, la civilisation Chan Chan et son mode de vie (du moins dans l'enceinte de ce palais) sortent de l'oubli.

Heureusement qu'il y a ce palais Tschudi restauré à visiter car il faut avouer que les kilomètres carrés s'étendant à perte de vue aux alentours de part et d'autre de la route ressemblent plus à des dunes de sables d'où émergent ici et là un mur, une enceinte et qui sont pour le néophyte visiteur, tout sauf parlants ou séduisants. Une petite réflexion pécuniaire. Le ticket donnant accès à 3 zones visitables et au musée du site coûte 11 soles c'est à dire 2,5 euros. Vu l'ampleur de la tache à la préservation et à la restauration, on ne peut s'empêcher de comparer avec les 40 dollars US d'entrée pour le site du Machu Picchu dont la préservation semble moins délicate et urgente.

Si aujourd'hui le site de Chan Chan est classé en péril, sa sauvegarde passera bien sûr par le moyen financier alloué. Alors sans vouloir prôner pour un ticket d'entrée à 40 US $, peut être faudrait-il redistribuer si possible la manne financière touristique du pays en faveur d'un site qui est menacé de disparition complète dans les décennies à venir si rien n'est fait pour sa sauvegarde à grande échelle. Mais tout le problème est là : Chan Chan cumule les extrêmes : une civilisation incroyable dans son génie architectural, la vulnérabilité même de ces bâtiments d'adobe, la taille démesurée du site, les difficultés et les chalenges s'accumulent. L'expression "un géant au pied d'argile" prend tout son sens à Chan Chan.

Parc national de Huascaran

Les sites classés par l'Unesco au Pérou ne sont pas tous des sites archéologiques ni des villes coloniales ! Au Nord du pays, dans la Cordillera Blanca ("cordillère blanche"), un splendide parc national du nom de Huascaran fut inscrit sur la liste du Patrimoine Mondial en 1985.

L'une des particularités de ce parc est la présence d'espèces animales rares et autrefois chassées, telles que l'ours à lunettes, le condor des Andes ou encore le puma. Nous n'aurons pas eu la chance de les apercevoir, nul doute qu'ils savent rester discrets.

Mais la raison principale de la classification par l'Unesco du parc de Huascaran est tout simplement sa beauté. Nous n'avons pas été déçus : les paysages combinent lacs, sommets enneigés, canyons, ravins, forêts... La Cordillera Blanca est le massif montagneux tropical le plus élevé de la planète. Le mont Huascaran présente une altitude de 6768 mètres et ce sont au total près de 30 sommets qui s'élèvent au-delà de 6000 mètres. Les glaciers nourrissent des torrents qui emplissent les nombreux ravins ; et ce sont plus de 100 lacs glaciaires qui parsèment le parc.

Si cette chaîne de montagnes est véritablement somptueuse, elle constitue également un réel danger pour les habitants de cette région, soumise à de réguliers tremblements de terre. En 1970, un terrible séisme entraîna la disparition totale de plusieurs villes situées aux abords de ces montagnes dont la roche et la glace se déversèrent avec une force inouïe sur les alentours. Nous avons "visité" ce qu'il reste aujourd'hui de la ville de Yungay, c'est-à-dire pratiquement rien si ce n'est quelques vestiges de ce que l'on devine avoir autrefois été un bâtiment ou encore un bus.

Le parc national de Huascaran est le paradis des escaladeurs, randonneurs et autres amoureux de la haute montagne. C'est pour notre part à l'occasion d'une petite marche que nous avons pu avoir un premier aperçu de ce que ces lieux peuvent offrir à ses visiteurs. La cordillère blanche est un parfait exemple de ce que le Pérou peut offrir en termes de beautés naturelles, idéale alternative à une visite très "archéologique" du pays.

Site archéologique de Chavin

Bienvenue sur le site précolombien le plus ancien du Pérou. Et son accès se mérite ! Il vous faudra déjà atteindre Huaraz, ancienne ville coloniale entièrement détruite par un tremblement de terre en 1970, reconstruite dans un superbe style, béton brut - briques - tôle, et située entre la cordillère noire et la cordillère blanche à 300 km de Lima. Pour visiter Chavin, la quasi unique solution qui s'offre à vous est de signer pour un tour organisé qui à la faveur de 8 heures de bus sur les routes de montagnes tortueuses et défoncées vous permettra de visiter le site en compagnie d'un guide pendant une grosse heure et demie. Situé à 3200 mètres d'altitude dans cette vallée andine, le site de Chavin est l'un des sites culturel péruvien le plus anciennement connu et admiré. Antonio Vasquez de Espinosa le visita en 1616 et en nota la grandeur remarquable.

Le site donna son nom à la culture de Chavin qui s'établit dans la région entre 2000 et 300 AVJC et le site a été régulièrement visité au XIX siècle par les aventuriers-voyageurs mais ce ne fut qu'au XX ème qu'il fut fouillé par l'archéologue péruvien Julio C. Tello. Malheureusement en 1945 un glissement de terrain recouvrit de nombreux bâtiments (terrasses, places et bâtiments en structure pyramidale) et certains de ceux-ci sont toujours aujourd'hui sous une couche de terre herbeuse. De plus le tremblement de terre de 1970 affecta le site mais il faut mentionner que les Chavins connaissant la nature capricieuse des Andes avaient mis au point une forme d'architecture anti-sismique (tous les murs sont inclinés de quelques degrés vers l'intérieur) et finalement les temples ne souffrirent que très peu.

Que peut-on visiter et admirer de la culture Chavin alors ? Un petit musée donne une bonne introduction en exposant des pièces retrouvées sur le site et notamment quelques bas-reliefs illustrant divinités de cette civilisation. Jaguar, puma, serpents, caïmans, condors sont représentés et on peut aussi admirer plusieurs "têtes enclavées", énormes linteaux de pierre ornés d'une tête zoomorphique sculptée et qui décoraient les murs du temple en étant incrusté dans la construction. Une seule tête enclavée est toujours en place sur le mur sud du temple.



L'élément le plus important de l'ensemble de Chavin est sans nul doute le "Lanzon", un mégalithe sculpté de plus de 4 mètres de haut et situé dans le temple principal. Il n'est visible que par une galerie car c'est là l'une des autres particularité du lieu. Le temple est parsemé de galeries et le visiteur peut en parcourir quatre, dont une donne accès à ce fameux Lanzon. Une réplique de ce monolithe est exposée devant le musée pour que le visiteur apprécie avec le recul nécessaire (impossible dans la galerie) la pièce Chavin la plus fameuse.

Il est évident que le Pérou regorge de trésors archéologiques, et l'Unesco a classé avec raison le site de Chavin sur la liste du patrimoine de l'humanité en 1985. Le temple pyramidal, les terrasses, les places cérémonielles du lieu donnent un aspect saisissant au culte Chavin, l'un des plus anciens et des plus célèbres parmi les sites précolombiens.