La chronique du patrimoine mondial

Les Cousins Migrateurs : deux ans de reportage autour du monde sur 100 sites classés par l’UNESCO.

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lundi 11 septembre 2006

Brasilia

Incomparable. En 1955, Juscelino Kubitschek est élu Président de la République du Brésil. Il débute alors la réalisation d'un projet monumental : construire une capitale pour son pays, en ne partant de rien. Le lieu avait déjà été choisi en 1922, au cours de la commémoration de l'indépendance du Brésil ; en effet l'idée de fonder cette ville avait été émise depuis la fin du XVII ème siècle. Il fut décidé de la placer dans les terres, en plein coeur du pays à environ 1500 km au Nord-Ouest de Rio de Janeiro. Les travaux ne prirent qu'à peine plus de trois ans : achevée en 1960, la construction de Brasilia débuta en 1956, après que le Président ait désigné Oscar Niemeyer comme directeur du département d'architecture et d'urbanisme et que Lucio Costa ait gagné le concours ouvert pour le choix du plan de la ville. Ces deux hommes avaient déjà collaboré par le passé et consulté le célèbre architecte français Le Corbusier.

L'Unesco classa ce site sur la liste du Patrimoine Mondial en 1987 pour l'importance de la création de Brasilia dans l'histoire de l'urbanisme. Sa conception repose sur le principe d'idéal urbain dont certains des principes fondamentaux sont la séparation des fonctions, les vastes espaces naturels et la disposition de grandes voies de circulation. Le plan originel proposé par Costa était symbolique : une forme de croix représentative de la marque que l'on dessine pour désigner un endroit sur le sol ou une carte. Par la suite, la croix a été modifiée : deux de ses bras ont été incurvés de sorte que l'ensemble prenne finalement la forme d'un oiseau aux ailes déployées (ou d'un avion), se dirigeant vers le sud-est. Les ailes regroupent les quartiers résidentiels voulus semi-indépendants (propres magasins, etc. pour chaque quartier), la queue de l'oiseau présente actuellement le mémorial du président Kubitschek et l'axe routier principal de la ville suit évidemment le corps de l'animal. Enfin, les bâtiments les plus impressionnants se situent au niveau de sa tête, où l'on trouve entre autres la Cathédrale et la place des Trois-Pouvoirs, cette dernière comprenant avec le Palais du gouvernement (ou Planalto), le Congrès et le Palais de la Cour Suprême.

La Cathédrale présente une forme très atypique, constituée de seize paraboloïdes en béton de 40 mètres de haut séparées de vitraux. Quant au Congrès, il ne peut passer inaperçu : une coupole pour le Sénat et une autre renversée pour la Chambre des Députés, entourent deux gratte-ciel jumeaux. Malgré l'étendue de la ville et les distances qui séparent de fait ses éléments, nous avons choisi de parcourir quelques kilomètres à pied pour prendre le temps d'appréhender toute l'ampleur de cette imposante capitale. Mais avouons-le dès maintenant, l'ensemble est bien loin de nous avoir enchantés. Certes, plusieurs bâtiments brillent de par leur originalité ; mais à y regarder de plus près, il faut reconnaître que le béton ne possède un charme que bien limité. Et puis, il vieillit mal. Par endroits, Brasilia nous a donné l'impression d'un vaste terrain vague dans lequel des architectes s'en seraient donné à coeur joie, avec une certaine réussite il est vrai, mais qui aurait depuis lentement dépéri.

Après la présidence de Kubitschek, Brasilia entra dans une période qui allait sonner, dès 1960 et surtout à partir de 1964, la décadence de cette expression architecturale phénoménale. Plusieurs des principes fixés par les auteurs de la ville furent corrompus. La population devait à l'origine être rassemblée dans la capitale et dans quelques villes satellites ; actuellement la ville elle-même regroupe moins d'habitants que prévu, ce qui lui donne une allure de ville un peu endormie, et en revanche de nombreux faubourgs misérables ont émergé dans la banlieue de Brasilia, contrairement à ce que Kubitschek, Niemeyer et Costa avaient recommandé. Certains immeubles ont été surélevés, des espaces libres ont été dénaturés par de nouvelles constructions et le réseau routier a été altéré. Depuis une vingtaine d'années un travail de fond a été entrepris pour cesser les dérives et protéger les zones qui peuvent encore l'être en concordance avec les principes urbains initiaux.

Brasilia, soyons sincères, nous a déçus. Aucune magie n'aura opéré et c'est avec une certaine désillusion que nous avons découvert de grands espaces tristes et des bâtiments en béton grisonnants et souvent en mauvais état. La jeune capitale a mal vieilli et nous nous interrogeons quant à la tenue du béton dans le temps... Que sera devenue la ville à l'heure de son centenaire ? Brasilia garde heureusement l'empreinte d'une réalisation sans précédent, véritable événement dans l'évolution de l'urbanisme. Nous ne lui décernerons pas le prix de la ville la plus séduisante, mais nous admirons avec respect la conception progressiste d'un tel projet.

Ville d'Ouro Preto

Bienvenue en Amérique du Sud ! Nous attaquons ici le dernier tiers de notre voyage de deux ans à la découverte des sites du patrimoine mondial et nous commençons donc ce périple par le Brésil qui nous gratifie de quelques lieux culturels, historiques ou naturels importants à visiter. Après un passage à Rio de Janeiro, nous nous sommes donc dirigés au nord de quelques cinq cent kilomètres dans les terres, dans l'état du Minas Gerais pour aller visiter la ville d'Ouro Preto.

Si cette ville est classée depuis 1980 sur la liste du patrimoine mondial de l'Unesco, c'est qu'elle concentre presque la moitié des monuments historiques du Brésil et ils sont dans ce cas des églises Chrétiennes. Elle est également située dans un cadre superbe fait de collines verdoyantes du plus bel effet. Mais il faut avouer que nous sommes là au milieu ... de rien. Du moins en surface. Car c'est de son sous-sol qu'Ouro Preto tire sa richesse, et cela au sens le plus strict. En effet c'est au tout début du XVIII ème siècle que naquit cette ville à la suite de la mise à jour de filons d'or.

Il n'en suffisait pas plus pour que des milliers d'aventuriers n'arrivent en quête de fortune et construisent une cité de toute pièce. Et qui dit aventuriers et or à cette époque dit esclavage. C'est sur la main d'oeuvre "importée" notamment d'Afrique que les négociants-négriers se sont enrichis et on fait d'Ouro Preto la plaque tournante de l'or de l'époque. La moitié du volume mondial d'or extrait l'était ici et la ville devint rapidement un véritable gruyère et encore plus rapidement très riche, s'imposant rapidement au niveau national. Ouro Preto, délicieux jeu de mot signifiant Or Noir (aussi appelée Vila Rica - Ville Riche), comptait à son apogée 110 000 âmes, dont la majeure partie esclaves. Ironiquement ce n'est pas pour son passé sulfureux, négrier, violent et débauché que la ville est aujourd'hui connue mondialement, mais pour ses églises.

Il faut croire que les actions peu morales se rachetaient en ferveur architecturale chrétienne car Ouro Preto compte parmi les plus magnifiques édifices religieux du pays et des centaines de kilos d'or arrachés du sous-sol par les esclaves se retrouvent en dorures et sculptures. Tous construits au XVIII ème siècle ils témoignent de la parfaite maîtrise de l'architecture baroque et son artiste principal en est Aleijadinho. Fils d'un architecte portugais et d'une esclave africaine, Aleijadinho (Antonio Francisco Lisboa) perdit l'usage de ses mains à trente ans, mais, marteau et burin sanglés à ses poignets, il fut capable de ciseler avec une délicatesse inouïe nombre de sculptures baroques. Son chef d'oeuvre à Ouro Preto est l'église de Saint François d'Assise avec l'exécution de toutes les sculptures et bas reliefs extérieurs, l'intérieur ayant été peint par son ami et partenaire Manuel Da Costa Ataide. Une grande quantités d'artistes s'implantèrent dans cette ville et y réalisèrent des oeuvres d'une qualité remarquable. Les églises sont sculptées délicatement de saints et de scènes illustrant l'évangile et les ponts et les fontaines disséminés dans la ville alimentent l'héritage sans égal d'Ouro Preto.

Une autre église célèbre est celle de Santa Efigenia dos Prêtos (Eglise Sainte Efigénie des Noirs). Elle fut construite par Chico Rey (Enfant Roi), un africain roi de tribu, arraché avec les siens de son pays et réduit en esclavage pendant plus de trente années. Ayant pu racheter au bout de toutes ses années d'esclavage sa liberté, celle des membres de son clan, ainsi que la mine dans laquelle ils souffrirent, Chico Rey fit construire cette église par et pour la communauté noire. Si c'est l'édifice religieux de la ville le moins riche en terme d'or exposé, c'est le plus beau en terme d'ouvrage, de sculptures et bas reliefs présentés à l'intérieur de l'église.

Si la conservation des monuments principaux semble parfaitement assurée, on regrettera quand même l'implantation de maisons construites un peu sauvagement aux limites de la ville et dans un style "favelisant" (empilage de maisons aux architectures différentes et aux finitions brutes de béton comme dans les favelas près de Rio par exemple) qui ne s'accorde absolument pas avec le reste de la ville si bien entretenu. Une autre remarque sera faite sur la modernité ne s'accordant pas avec le passé une nouvelle fois. Tous les pylônes supportant les câbles électriques et télécom enlaidissent certaines perspectives de façon regrettable. Cependant l'élément le plus remarquable qui saisira le visiteur de passage à Ouro Preto est l'homogénéité qui en ressort. Le paysage vallonné, les ruelles serpentantes et pavées, les maisons de pierre, les églises dominant chaque colline donne un caractère et un charme délicieux à la ville et la visite suivie d'une bonne flânerie dans les ruelles nous prendra une bonne partie de la journée pourtant commencée tôt.

Il est certain que si l'Asie eut pour nous son lot colossal de Bouddhas, Vishnus et autres Nandis, l'Amérique du sud semble nous réserver pléthore d'édifices chrétiens et Ouro Preto nous donne ici un aperçu de à ce quoi nous devons nous attendre. Les styles de ces édifices seront variés nous l'espérons et aujourd'hui nous avons pris grâce au type architectural allié à la finesse des sculptures d'Aleijadinho, la mesure du style baroque du XVIII ème siècle.