Parc national Royal Chitwan
Par Les Cousins Migrateurs, jeudi 18 mai 2006 à 12:12 :: Nepal - Parc national Royal Chitwan :: #60 :: rss

Le "coeur de la jungle". Telle est la signification de "Chit-wan" dans la langue locale, ici au Népal. Nous sommes dans la région basse du pays, que l'on nomme le Teraï et qui longe la chaîne de l'Himalaya. Le parc fut établi en 1973 et classé par l'Unesco sur la liste du Patrimoine Mondial en 1984. La flore y est très dense, composée de régions parfois marécageuses où règnent les hautes herbes et de forêts à sal, un grand arbre qui constitue l'une des particularités de ce lieu. Mais la raison pour laquelle plusieurs milliers de touristes viennent ici chaque année est davantage liée à la faune remarquable que l'on peut y découvrir. La variété et le nombre d'espèces sont innombrables et pour certaines, menacées et rarissimes.

Nous consacrons deux jours à la visite du parc, que nous ne parcourons bien sûr pas entièrement puisqu'il couvre 932 km2... Nous débutons par une heure de canoë sur la rivière Rapti, en compagnie de deux guides locaux, Suva et Sudeep. Une telle promenade permet d'être aux premières loges pour découvrir certaines des 450 espèces d'oiseaux du parc. La rivière constitue à cet endroit la frontière du parc ; les villageois qui vivaient autrefois à l'intérieur ont été relocalisés (l'un des "inconvénients" d'une dénomination de parc national...) et c'est donc uniquement sur la rive "hors parc" que sont implantées les habitations et infrastructures touristiques. Nous sommes tôt le matin, des villageois se baignent et se lavent dans la rivière ; nous oublions ainsi un instant ce que nos guides nous avaient expliqué la veille : il y a des crocodiles dans le parc ! Et bel et bien dans cette rivière, puisque seulement quelques centaines de mètres après avoir passé les zones habitées nous découvrons l'un de ces énormes animaux dans l'eau, reposant partiellement sur la berge, puis quelques minutes plus tard un autre nageant au devant de notre canoë. Ils mesurent bien 3 à 4 mètres de long et Suva nous précise que cette espèce est fortement dangereuse, attaquant sans distinction tout type de proie, buffles et humains inclus. Les accidents avec les villageois sont heureusement rares mais surviennent. Il existe deux types de crocodiles à Chitwan : le plus rare est le garial, un animal qui peut atteindre jusqu'à 7 mètres de long mais plutôt inoffensif car ne se nourrissant que de poissons. L'autre espèce (le "crocodile de l'Inde"), celle que nous avons pu observer, est beaucoup plus dangereuse, plus répandue ici mais atteint des tailles plus faibles.

La promenade en canoë n'est toutefois pas l'activité la plus risquée dans le parc national Royal Chitwan. Nous enchaînons ensuite avec une pratique sujette à controverse car ne pouvant exclure quelques accidents : la marche en forêt. Suva ouvre la voie devant nous deux et Sudeep ferme la marche. Ils n'ont pas d'arme mais nous exposent quelques mesures de sécurité à respecter. Nous attaquons ces trois heures de légère randonnée en nous demandant lequel des animaux féroces présents dans le parc décidera de nous faire une frayeur : un serpent peut-être ? Il y a des pythons de 15 cm de diamètre par ici. Ou alors un ours ? Ce serait une sacrée chance d'en voir un, tant ils sont rares et discrets. Ou bien sûr un tigre ? Car oui, il y a des tigres à Chitwan, le parc étant d'ailleurs l'un des derniers refuges du tigre du Bengale, espèce extrêmement menacée et qui fait l'objet d'efforts considérables pour assurer sa conservation et sa reproduction. Nous avions eu le privilège de contempler des tigres il y a quelques temps en Inde, dans le parc de Kanha. Toutefois à Chitwan, les 120 tigres qui se partagent cette étendue sont bien timides et en croiser constitue un événement. Il en est d'ailleurs de même pour le léopard. Pendant ces trois jours nous n'aurons en fait croisé aucun félin ; mais la rencontre qui nous attendait était tout aussi fabuleuse.

La végétation est assez dense ; Suva, qui ouvre la marche écarte de la main quelques branches puis s'arrête net. Par dessus son épaule nous comprenons immédiatement ce qui l'a ainsi figé. A seulement 5 mètres devant nous, dans une mare de boue un colosse prend son bain matinal : c'est le fameux rhinocéros unicorne d'Asie, une bête qui atteint 2 tonnes et 1m80 de haut. Depuis que l'éléphant sauvage n'existe plus ici (ils sont tous apprivoisés), le rhinocéros est le plus gros animal en liberté du parc. Mais ses spécificités vont bien au-delà. Tout d'abord certaines croyances font de lui une créature sacrée aux pouvoirs magiques ; sa corne lui aurait été donnée par Parvati, la compagne de Shiva dans la religion hindoue. Cette même corne a malheureusement été ce qui fut proche de lui causer sa perte. Prisée par la médecine orientale (en Chine principalement, ainsi qu'en Inde) et pour des raisons décoratives (les pommeaux des dagues au Yémen, par exemple), le rhinocéros a été odieusement et inlassablement chassé. Il existe 5 espèces de rhinocéros, dont 2 en Afrique (le "blanc" et le "noir", vous pouvez retrouver ce dernier dans l'article concernant les monts Matobo, au Zimbabwe) qui possèdent 2 cornes de taille plus grande que le rhinocéros asiatique et donc encore plus recherchées. Pendant les années 1970, ce sont 90% (!!!) des rhinocéros qui ont disparu. On évalue à 22 tonnes la quantité de corne de rhinocéros qui a été utilisée par les Yéménites entre 1969 et 1976 pour faire leurs dagues, ce qui représente tout simplement 7800 rhinocéros morts. Ajoutons enfin le simple goût des chasseurs (les anglais au Népal par exemple) pour un "trophée" tel qu'un rhinocéros, qui fait de l'animal l'une des vedettes de safaris impitoyables. Dans la vallée où nous sommes actuellement, on dénombrait 800 rhinocéros en 1950 et seulement 100 dans les années 1960.

Si personne n'avait réagi, le XXI ème siècle ne compterait probablement plus de rhinocéros. Heureusement, une prise de conscience généralisée et des mesures draconiennes dans plusieurs pays ont permis de redresser, du moins partiellement, la situation. Si en Afrique le problème reste très délicat, ici en revanche la conservation des rhinocéros peut être considérée comme un très grand succès. La WWF (World Wildlife Fund), qui oeuvre en faveur de la protection de la nature, a visiblement accompli un travail admirable dans cette région. De même que cette organisation avait lancé en 1972 "l'opération tigre" aux Népal, Inde, Bhoutan et Bangladesh après que le tigre ait été déclaré espèce menacé en 1969, le rhinocéros unicorne d'Asie a fait l'objet de projets d'ampleur, renforcés par les efforts des gouvernements et autres mesures de protection telles que par exemple la classification du parc national de Royal Chitwan par l'Unesco. Aujourd'hui, le parc compte plus de 600 rhinocéros (il n'y en avait plus que 60 en 1973), ce qui est considéré comme bien assez pour assurer une reproduction et une conservation durables. En 2003 la WWF a ainsi pu commencer à transférer certains rhinocéros dans d'autres parcs du pays afin de relancer le développement géographique de cette espèce.

Suva nous fait rapidement signe de reculer et de nous éloigner. Nous entendons quelques secondes plus tard l'animal s'extirper de la mare et s'en aller en courant, visiblement dérangé par la présence humaine. Le meilleur moyen d'approcher ces animaux est en effet la promenade à dos d'éléphant, ce par quoi nous concluons notre visite du parc le lendemain pendant quelques heures. L'éléphant, même avec la présence d'hommes sur son dos, ne dérange visiblement pas les autres bêtes ; c'est ainsi que nous pourrons finalement contempler trois autres rhinocéros, en sécurité cette fois et plus longuement, et à seulement quelques mètres de distance.

Le parc national Royal Chitwan est un exemple admirable de conservation de la nature : les organisations qui travaillent ici ont obtenu de fabuleux résultats et le gouvernement n'est d'ailleurs pas en reste puisque des militaires parcourent régulièrement le parc, à dos d'éléphant, pour chasser et décourager les braconniers. Nous repartons avec la joie d'avoir pu rencontrer le rhinocéros unicorne d'Asie, autrefois en terrible péril et aujourd'hui en paix, en tout cas ici.


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