Et de trois ! Trois sites inscrits sur la liste du patrimoine mondial enchaînés successivement au Viêt-nam, notre planning était chargé en ce mois de février. Et nous refaisons un saut dans notre machine à remonter le temps, mais un petit cette fois ci pour atterrir au XVII ème et XVIII ème siècles quand la ville de Huê était capitale du royaume unifié du Viêt-nam. En effet son emplacement central dans le pays et son facile accès à la mer avait convaincu Gia-Long, premier chef de la dynastie Nguyên de faire de cette ville la plus importante de son royaume et ce en 1802. La ville est construite sur le modèle philosophique asiatique et s'intègre harmonieusement avec les éléments naturels de la région, comme la rivière des Parfums qui la traverse d'ouest en est et la montagne Ngu Binh.

La construction fut conduite entre 1803 et 1832 par un commandant spécialiste de la construction de citadelles et quatre en composent la ville. Kinh Thanh, la ville capitale abrite tous les bâtiments de l'administration du royaume, Hoang Thanh, la ville impériale héberge les palais royaux et les lieux de pèlerinage. Tu Camp Thanh, la ville Pourpre Interdite renferme les résidences royales. Ces deux dernières citadelles sont également appelées Dai Noi, ville intérieure. La rivière des Parfums circule dans l'ensemble fortifié donnant à cette cité féodale un charme esthétique indéniable.

Enfin une quatrième citadelle, Tran Binh Dai, est un ouvrage construit au nord-est et qui est destiné à surveiller les mouvements opérants sur la rivière des Parfums. On notera qu'à dix kilomètres de la cité se dresse Tran Hai Thanh, construite ultérieurement et destinée à surveiller et protéger des attaques maritimes.Quelques chiffres pour que vous vous fassiez une représentation mentale des lieux. L'enceinte principale fait plus de deux kilomètres de coté et les murs font plus de 21 mètres de haut et 6 d'épaisseur ; cette barrière défensive est construite dans un style européen à hexagone irrégulier de style Vauban. Concrètement et pour illustrer le propos... c'est du massif ! Grand, haut, épais, c'est du sérieux paré à toute les éventuelles invasions.

En contraste esthétique avec la cité intérieure s'étendant sur 622 mètres par 604 mètres de coté, qui, bien que protégée par des murs de six mètres de haut pour un de large, propose une finesse dans la conception et le style propre à l'esthétisme asiatique. Encore plus de grâce caractérise la dernière enceinte, celle de la cité Pourpre Interdite qui s'étend sur 324 par 290 mètres de coté et dont les murs sont presque un bon tiers moins hauts et épais que ceux de l'enceinte précédente.

Malgré la pluie qui semble nous avoir suivi depuis Hoi An, la visite se déroule délicieusement. Déjà premièrement car la série de remparts a la vertu de vous séparer visuellement et surtout auditivement de la ville de Huê qui vibre sous son quart de million d'habitants et presque autant de mobylettes (une constante au Vietnam mais qui semble un phénomène relativement récent finalement). Deuxièmement, l'heure matinale que nous apprécions, nous évite l'afflux des touristes curieux qui à cette heure doivent encore ébrouer doucement leurs sens devant leur café-baguette... oui baguette car si la France n'a pas laissé que de bons souvenirs ici, elle est au moins présente au travers de son art boulanger et pâtissier, et la baguette (quoique nous devrions parler plutôt de demi pain dans les proportions) est omniprésente dans l'alimentation Vietnamienne et remplit son office gastronomique au petit déjeuner avec bonheur ! Nous disions donc, il pleuvote, du calme, peu de monde, donc l'idéal pour apprécier l'ambiance et la beauté des lieux. Nous déambulons calmement dans les bâtiments de la ville interdite (qui sont le mieux conservés) comme le palais de la Suprême Harmonie (tout un programme), le hall de réception royal, le temple du culte aux ancêtres, et le Pavillon de l'Eblouissante Bienveillance (!).

Si tous ces bâtiments sont si bien conservés aujourd'hui c'est grâce entre autres aux missions de restauration contemporaines mais surtout grâce à la surveillance constante et à l'entretien quasi permanent mené par les gouvernements vietnamiens depuis plus d'un siècle maintenant. Au XIX ème siècle, le Ministère Royal des Travaux Publics officiait, en 1920 les autorités françaises ont crée un secrétariat de préservation des monuments (financé par la France), en 1955 sous la République Démocratique du Viêt-nam, le musée de Huê était en charge et depuis 1975, l'ensemble de Huê est géré par le Gouvernement Socialiste du Viêt-nam. Une belle organisation dans la succession qui a eu pour mérite la restauration et la reconstruction de dizaines de bâtiments, mais également de nombreux travaux d'étayage sur des édifices qui restent aujourd'hui à sauver. En effet de nombreuses structures ont eu mal à partie avec des catastrophes naturelles mais aussi avec les guerres qui ont frappé le pays durant ces deux derniers siècles.

Pour la première fois de notre voyage nous aurons également le plaisir de découvrir une classification particulière au patrimoine mondial. En effet l'Ensemble Musical de Huê est classé au titre d'Héritage Culturel Immatériel. C'est un exemple typique de musique royale Vietnamienne et quatre représentations par jour sont jouées dans le théâtre de la ville intérieure. Nous assisterons avec grand plaisir à une représentation matinale et pourrons écouter ce que nous appellerons ici un "patrimoine musical", les pièces présentées étant ce que l'on peut considérer comme la quintessence de l'art musical royal Vietnamien.

En sortant de la ville intérieure mais en restant dans l'enceinte fortifiée de la ville capitale Kinh Thanh, nous nous dirigerons ensuite vers le musée des beaux arts pour découvrir dans la tranquillité la plus totale (nous sommes les seuls et uniques visiteurs de ce petit musée !) des pièces magnifiques de mobilier de la dynastie Nguyên ainsi que des vêtements royaux (dont d'autres éblouissants exemplaires sont exposés dans la ville Pourpre Interdite).

Nous remarquerons plusieurs cadeaux diplomatiques Français dont un colossal vase de Sèvres centenaire ainsi que de nombreux services de faïence utilisés par les sujets royaux. Malheureusement nous ne pourrons ramener que des souvenirs de ce musée, aucune photo de ces merveilles, les clichés sont proscrits (comme bien souvent d'ailleurs). La journée s'avance, et nous rencontrons alors (enfin nous sommes abordés plus justement), par Hué (c'est son nom... réel ou facilité "commerciale"?), un propriétaire de cyclo-pousse ( ? un tricycle avec une carriole frontale pouvant transporter deux passagers) qui nous propose de nous faire visiter les petites rues de la ville capitale. Normalement notre moyen de transport préféré pour faire nos visites se trouve dans le prolongement de nos jambes, c'est à dire nos pieds, ou alors le vélo à la condition que nous pédalions nous-même, mais là, la fatigue accumulée, le dédalle de ruelles s'offrant à nous et la sympathie de Hué nous convainc finalement !

En route alors ! Et tel le touriste passif rechignant à user ses semelles nous nous installons dans la carriole... Nous ne regretterons pas un instant la visite ! Hué connaît le "quartier" comme sa poche et nous mène vers de vieilles maisons traditionnelles chinoises, vietnamiennes ou françaises, vers des pagodes bouddhistes, vers Tinh Tam Lake, un plan d'eau où aimait se reposer le souverain du royaume, vers les remparts sur lesquels nous pourrons monter pour apprécier le panorama sur la ville populaire (les quartiers sont moins favorisés)...

Hué nous parle beaucoup des évolutions des modes de vie vietnamiens, des ses enfants et surtout de son aînée dont il est fier car très bonne élève ; elle apprend le français et distille quelques notions à son papa (!), mais il nous renseigne également sur les projets à venir initiés par l'Unesco depuis l'inscription de ce bien sur le liste du patrimoine mondial en 1993...

Alors sous réserve de bien fondé de ses informations, le musée de la guerre qui actuellement est dans un bâtiment qui fut l'école Royale sera déplacé et l'édifice sera restauré, les bunkers américains "ornant" les remparts seront supprimés, la bibliothèque royale sera restaurée une fois libérée de ses occupants, à savoir des familles de militaires qui y logent actuellement, et enfin un bâtiment royal soufflé par une bombe américaine sera reconstruit en lieu et place sur le petit îlot qu'il occupait sur le Tinh Tam Lake. Réels projets ou voeux pieu d'un amoureux de sa ville ? Toujours est-il que grâce à notre rencontre avec ce guide passionné nous aurons finalement profité d'une journée de visite bien agréable et pris une bonne mesure de l'ensemble de Huê en ayant traîné nos semelles dans la ville intérieure et usé nos fonds de pantalons sur le strapontin d'un cyclo-pousse dans l'enceinte de la ville capitale... Et vous savez quoi ? Il ne pleut plus !