La chronique du patrimoine mondial

Les Cousins Migrateurs : deux ans de reportage autour du monde sur 100 sites classés par l’UNESCO.

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jeudi 22 juin 2006

Chine - Palais d'Eté, Jardin impérial de Beijing

Une bouffée d'oxygène ! Pour échapper l'espace d'une journée à cette immense ville de 13 millions d'habitants qu'est Beijing, rien de tel qu'une journée dans le Palais d'Eté, à 12 kilomètres de la capitale. Il s'agit en fait d'un grand parc, l'ensemble couvre près de 3 km2 dont les trois-quarts sont occupés par le lac Kunming. Les raisons pour lesquelles l'Unesco a classé ce site sur la liste du Patrimoine Mondial en 1998 sont évidemment culturelles et historiques, mais pas seulement : ce sont ses qualités esthétiques et harmonieuses qui en font l'un des principaux attraits. Nous n'avons pas été déçus.

Le Palais d'Eté est à l'origine l'un des jardins impériaux créés sous la dynastie Qing au XVIII ème siècle, agrandi et embelli par l'empereur Qianlong peu de temps après. Le jardin et les édifices qu'il contenait ayant été détruits pendant la Deuxième Guerre de l'Opium (1856-1860), il est reconstruit à la fin du XIX ème siècle par l'empereur Guangxu, puis à nouveau sérieusement endommagé au cours du soulèvement des Boxers en 1900 ; restauré deux ans plus tard, il devient un parc public en 1924.

La richesse culturelle du parc est incomparable. Nous sommes tout simplement en un lieu qui combine les différentes pensées, croyances et philosophies du peuple chinois. Parmi les nombreux bâtiments que l'on découvre dans cette enceinte (ils sont au nombre de 3000!), les palais présentent des structures et un agencement lié au système féodal établi par Confucius. Les édifices religieux présents sur la colline de la Longévité, quant à eux, sont de confession et d'inspiration bouddhique. Enfin, au coeur du lac se dressent trois îles mises en valeur selon la philosophie taoïste. Elles correspondent à l'un des éléments fondamentaux du jardin chinois traditionnel ; l'île du Sud est reliée à la terre par le superbe Pont aux Dix-Sept Arches ; quant au lac Kunming dans son ensemble, il adopte nombre de caractéristiques naturelles de la région Sud du fleuve Yangtze.

Les touristes et autres promeneurs sont nombreux mais la vaste étendue du parc permet de suffisamment "diluer" les visiteurs. C'est donc dans un calme relatif mais très appréciable que nous sommes allés à la découverte des palais, pagodes et autres temples en suivant tantôt les chemins qui parcourent la colline verdoyante et en longeant à l'occasion les bords du lac ou des petits étangs.

Les noms donnés aux différents éléments du parc nous font inévitablement sourire : la tour de Fragrance du Bouddha, le Hall qui Dissipe les Nuages, le Temple de la mer de Sagesse, le Jardin du Plaisir Harmonieux, etc. L'ensemble nous délivre une agréable touche féerique et ce charme ne provient pas uniquement de ces noms doux à l'oreille.

Car nous l'avons dit, c'est bien l'esthétisme qui est le maître mot en cet endroit. Collines, plans d'eau, jardins, palais, ponts, îles... Leur intégration constitue une harmonie propre aux théories de l'art paysagiste chinois. Le jardin impérial est une tradition importante en Chine ; le Palais d'Eté en est un exemple authentique qui malgré les agressions subies au cours de ces derniers siècles, a été restauré et conservé avec un goût toujours conforme à l'esprit dans lequel il avait été conçu dès l'origine. Une découverte du Palais d'Eté est un plaisir pour les sens ; il enchante tout autant les amateurs d'histoire et de culture que les simples promeneurs en quête de bien-être.

mercredi 21 juin 2006

Cite Interdite (Palais impérial des dynasties Ming et Qing)

la Cité Interdite ne l'est plus. C'est du moins ce que le gouvernement chinois a décidé à propos de cette enceinte historique qui devint un musée dès 1925 à l'abdication du dernier empereur Qing. Pendant cinq siècles le Palais Impérial de Pékin fut le siège du pouvoir suprême des empereurs chinois Ming et Qing. Les travaux de construction entrepris entre 1406 et 1420 par l'empereur Yongle nécessitèrent une main d'oeuvre colossale estimée à un million d'ouvriers pour mettre en place architecturalement, l'expression de la toute puissance du Fils du Ciel aux commandes de l'Empire du Milieu.

Dans cette enceinte de 960 mètres sur 760, délimitée par des remparts massifs de 10 mètres de haut dominant des douves larges de 52 mètres, les empereurs trônaient au centre du palais dans la Salle de l'Harmonie Préservée, ne sortant de l'enceinte que dans de très rares occasions. De ce fait, coupés du monde réel, le pays était dirigé de manière parfois chaotique par certains empereurs plus attachés à batifoler avec leurs concubines, le pouvoir étant alors en réalité tenu par les eunuques du palais. Dans les dernières années de la dynastie Ming, ils dirigeaient pratiquement le pays de par leur nombre important (entre 70 000 et 100 000), ayant réussi à imposer leur pouvoir politique malgré les décrets qui devaient légalement les tenir éloignés de cette scène.

Aujourd'hui le gouvernement chinois souhaiterait que l'on appelle la Cité Interdite le Palais Musée. Quel que soit son nom, la visite des lieux est un grand moment au double sens : grand car historiquement nous pouvons replonger dans l'histoire des empereurs de Chine et flâner dans des zones strictement préservées du commun des mortels il y a moins d'un siècle, et grand moment car il faut des heures pour parcourir toutes les allées, tous les temples, toutes les salles et galeries.

Nous avons décidé de succomber aux charmes de la technologie en optant pour des "audio-guides" pour effectuer la visite de ce Palais Musée. La promesse d'une visite plus complète et surtout moins onéreuse qu'avec un guide "humain" nous est faite et la voix française dans l'oreillette nous promet quatre heures de visite si nous suivons le planning ! Tout est automatisé, des impulsions électromagnétiques déclenchant automatiquement les commentaires selon votre emplacement. De plus une carte de la Cité Interdite est dessinée sur le boîtier, ornée de diodes allumées (une trentaine) qui s'éteignent une à une au fur et à mesure des zones parcourues et commentées.

Les édifices que nous pouvons admirer et visiter aujourd'hui datent pour la plupart du XVII ème siècle car la Cité Interdite a été restaurée de très nombreuses fois à la suite notamment des nombreux incendies qui se sont déclarés dans l'enceinte. Le palais fut même réduit en cendres en 1664 par les Mandchous, brûlant par la même occasion des livres précieux et des calligraphies centenaires. Aujourd'hui rares sont les pièces originales encore visibles car les pillages furent également nombreux. Le plus grand date du XX ème siècle quand le Guomindang, à la veille de la prise de pouvoir par les communistes en 1949, emporta des milliers d'objets à Taiwan où ils sont aujourd'hui visibles au musée national de Taipei. Nous avons vu pu visiter quelques salles très hautement sécurisées (portes blindées, vigiles, caméras etc) qui présentent des calligraphies et des poteries et ces pièces rares viennent de toutes les régions de la Chine.

L'avantage de cet audio guide aura été multiple; un : nous donner un historique ultra complet sur la Cité Interdite; deux : permettre d'avoir chaque recoin du palais commenté alors qu'un guide classique se contente de visiter les grandes zones comme les temples d'où le pouvoir s'exerçait et les quartiers de l'empereur; trois : nous permettre de se retrouver dans les zones infiniment moins visitées par les groupe touristiques pour alors apprécier la tranquillité inhérente à cette Cité Interdite. En effet dès que l'on sort des "grands axes" on se retrouve dans des allées colossales ménagées entre les palais et, seul l'espace d'un instant, on imagine alors la vie de ses habitants, coincés une vie entière entre ces murs.

C'était effectivement le sort des empereurs et de leurs concubines. Certaines d'entre elles, choisies lors de concours de beauté organisés à travers les provinces, entraient dans la cité alors qu'elle n'avaient que 14 ou 16 ans et passaient alors leur vie dans les différents palais plus ou moins éloignés de celui de l'empereur. Il est très difficile de faire une description détaillée de l'ensemble car on dénombre 9000 pièces d'habitation. Une voie principale pénètre dans la Cité Impériale par la Porte de la Paix Céleste (Tian an Men) et dans la Cité Interdite par la Porte du Méridien (Wu Men). Franchissant la Porte de l'Harmonie Suprême (Tai He Men) on accède aux trois palais principaux d'où le Fils du Ciel régnait : Le Palais de l'Harmonie Suprême, celui de l'Harmonie Parfaite et enfin celui de l'Harmonie Préservée.

Au sud se trouvent les parties officielles et au nord les quartiers privés où résidaient l'empereur et sa famille. D'est en ouest s'étendent divers palais construits dans des espaces clos, demeures familiales où logeaient les épouses, les concubines et leurs enfants, chacun vivant séparé dans ces palais indépendants possédant chacun une cour ou un jardin.

L'ensemble, grâce aux restaurations successives est très bien conservé et aujourd'hui en 2006, le Palais de l'Harmonie Suprême est fermé au public pour cause de travaux. Le gouvernement de la République de Chine a classé la Cité Interdite comme monument historique majeur dès 1961, et en 1987 l'Unesco l'inscrivait sur la liste du Patrimoine Mondial ce qui a élevé son statut international. De ce fait le travail de conservation du gouvernement a été encore accru et de nombreuses campagnes de rénovations ont eu lieu débloquant des millions de Yuans nécessaires aux travaux.

Aujourd'hui il n'y a plus de bâtiments nécessitant une intervention vitale et des projets titanesques ont été menés à bien comme la rénovation des douves et des murs d'enceinte. Il semble que ce soit une réussite sur le plan de la conservation et le touriste en visite ici en bénéficie largement. Le prix de l'entrée est raisonnable, les guides "humains" nombreux et les « audio-guides » exhaustifs, peut être même un peu trop, mais ils sont bien utiles pour appréhender ces lieux et leur histoire. Il faut juste s'armer d'une bonne paire de jambes et des heures nécessaires à la visite de l'ensemble de ce Palais Musée qui se pose légitimement comme un de sites incontournables d'une visite en Chine.

Temple du Ciel, autel sacrificiel impérial à Beijing

La cosmogonie chinoise vous intéresse ? Le temple du Ciel, classé par l'Unesco sur la liste du Patrimoine Mondial en 1998, en est un témoignage particulièrement bien conservé. Il s'agit d'un ensemble d'édifices contenus dans un grand parc et dont l'étendue est de forme presque carrée (environ 1700 mètres de côté), présentant des portes à chaque point cardinal. Mais les angles au Nord sont arrondis, alors que ceux du Sud sont logiquement droits. Nous avons là une première manifestation des conceptions chinoises anciennes : un Ciel rond sur une Terre carrée. Il faut entendre ici le mot Ciel comme "paradis" (en anglais, il s'agit du "Temple of Heaven") ; son interaction avec la Terre et avec les hommes, qui souhaitent évidemment y parvenir, s'observe ici sous de multiples aspects et nous éclaire sur les visions et les croyances du peuple de la Chine ancienne, à l'époque des dynasties Ming (1368-1644) et Qing (1644-1911) notamment.

La construction du temple du Ciel débuta en 1420 sous le règne de l'empereur Ming Yongle. Son bâtiment principal, dont on retrouve la représentation un peu partout en Chine (étiquettes de différents produits, dépliants touristiques, etc.), est le "Hall des Prières pour des Moissons Abondantes". Cette appellation et sa forme actuelle datent en réalité de 1751, succédant à des édifices successifs érigés au même endroit, de conception architecturale et de nom ayant évolué depuis 1420. Ce bâtiment est érigé sur une structure à trois terrasses en marbre, circulaires et concentriques. Il présente lui aussi un plan circulaire, et trois toitures superposées en tuiles bleues émaillées ; sa structure est quant à elle en bois massif, constituée principalement de nombreuses colonnes et abritant un intérieur richement décoré. Le Hall est placé dans une enceinte carrée, représentation là encore du Ciel et de la Terre.

L'autre édifice célèbre du Temple du Ciel est l'Autel du Tertre Circulaire, qui se présente sous la forme (on ne s'y attendait pas du tout...) de trois terrasses circulaires concentriques en marbre, le tout dans une enceinte carrée...! Au delà de la relation Terre-Ciel, on retrouve dans sa conception d'autres éléments primordiaux de la cosmogonie chinoise : en particulier le chiffre 9, dont le nombre de marches, de balustrades, de cercles de dalles de pierre et probablement encore d'autres détails sont toujours un multiple. Pourquoi 9 ? Les chiffres impairs étaient "célestes", et 9 est le plus élevé d'entre eux.

Nous avons été frappés par l'aspect globalement impeccable du Temple du Ciel. Les rénovations vont bon train ; actuellement le Mur de l'Echo, un autre élément du Temple du Ciel, est fermé pour cause de réfection. Quant au Hall des Prières pour des Moissons Abondantes, il a subi en 2005 et 2006 une intense séance de travail pour lui redonner tout son éclat. Cela devient d'ailleurs une tradition, puisque de sérieuses campagnes avaient déjà été menées dans les années 1930 et 1970, l'intervention majeure ayant été celle de 1890, puisque le bâtiment réduit en cendres l'année précédente a tout simplement été entièrement reconstruit en se basant fidèlement sur les techniques architecturales de la dynastie Ming.

Ainsi, l'ensemble de ces édifices paraît-il aujourd'hui flambant neuf. Nous ne savons qu'en penser : tout semble très propre, très net, certains diront probablement trop artificiel. Depuis 1911 le gouvernement chinois a interdit les cérémonies sacrificielles consacrées au Ciel et le temple, ouvert au public dès 1918, a désormais un rôle uniquement historique et touristique. Comme de nombreux sites chinois que nous avons eu l'occasion de visiter jusqu'à maintenant, celui-ci nous permet difficilement de nous "replonger dans l'époque" : où se trouve donc la frontière entre restauration d'un monument et conservation de son "charme d'antan" ?... Le visiteur restera juge.

Tombeau de Qin Shi Huang

Le forage d'un modeste puit par des fermiers du village de Yangeun en 1974 révéla une des plus importantes découvertes archéologiques du XX ème siècle. Au début il ne s'agit que d’une tête en terre cuite. Puis d'une seconde, puis d'un buste et d'un autre, et d'un autre, et d'un autre... et aujourd'hui on compte près de 6000 statues et les fouilles continuent. Il semblerait surprenant que vous n'ayez jamais vu la moindre image, le moindre reportage sur l'armée de terre cuite de l'empereur Qin Shi Huang tant cette découverte est importante sur le plan archéologique...

Cet empereur, le premier de Chine au deuxième siècle avant Jésus Christ entreprit de se construire un tombeau hors du commun avant même son accession au pouvoir suprême. Remportant succès militaires et succès politiques, les travaux prirent de l'ampleur en conséquence. Une tradition orale retranscrite quatre siècles après la mort de l'empereur raconte que jusqu'à 700 000 hommes venus de toutes les provinces de Chine travaillèrent au chantier, pour édifier une réplique sous terraine du palais, cachée sous une colline artificielle de plus de cent mètres de haut. La même tradition orale veut que sa tombe à proprement parler renferma des trésors fabuleux défendus par des mécanismes complexes pour se protéger des pillards. Enfin les ouvriers clefs ayant participé aux travaux furent parait-il emmurés vivants pour ne pas révéler leurs secrets.

Aujourd'hui l'érosion naturelle à réduit de deux tiers ce tumulus mais les archéologues ont mis à jours plusieurs puits fait de poutres et de terre, dont le principal de 230 mètres de long sur 60 abrite plus de 6000 statues grandeur réelle, reproduction exacte du corps d'armée impérial avec fantassins, archers, arbalétriers, cavaliers et chevaux.

Dans le puit numéro 1, l'avant garde se dresse à l'extrémité Est de la zone sur trois rangées de front. Derrière, les soldats de la troupe sont alignés en colonnes et sur la largeur, tous les trois mètres, se dressent des murs séparant les statues en d'immenses corridors.

Derrière la troupe, des soldats en armures portant des armes comme des lances ou des haches sont accompagnés de chariots en bois (désintégrés par le temps) tirés par des chevaux eux mêmes en terre cuite et échelle un. Le plus remarquable est que chacun des visages des membres de l'armée est singulier, caractéristique et qu'il n'existe aucun doublon parmi les figures des soldats.

La guide chinoise qui nous fait découvrir les lieux est à même de nous dire la province d'où vient tel ou tel soldat, en fonction des caractéristiques morphologiques le caractérisant. En fonction de la forme des yeux, du nez, ou de la taille (de 1m70 à 1m98) elle nous décrit les provinces d'où les soldats venaient. Par exemple ceux en charge des chevaux étaient généralement issus du Nord car leur grande taille leur permettait aisément de sauter sur les montures équestres dépourvues à l'époque d'étriers. La taille était alors un facteur important pour l'attribution de ces places dans l'armée de l'empereur et les soldats en terre cuite présentent bien sur ce genre de détails et d'informations !

Si aujourd'hui les soldats s'offrent à la vue des 10.000 visiteurs quotidiens dans une livrée grise, il faut imaginer qu'ils furent placés dans le mausolée rehaussés de couleurs vives. Visages et costumes étaient peints de couleurs éclatantes et bien sur fidèles à la réalité. Seulement les couleurs étant appliquées après la cuisson des sculptures elles n'ont pas résisté à l'outrage du temps et à l'ensevelissement. Notre guide nous laisse entendre que les archéologues auraient mis à jour quelques rares pièces encore colorées mais que les techniques de conservation actuelles ne permettent pas encore de s'assurer de la pérennité des pigments.

De la même façon, nous pouvons découvrir aujourd'hui lors de la visite, le puit 1 excavé dans sa moitié, comme les puits 2 et 3, de moindres tailles et contenant d'autres soldats et un poste de commandement, mais de nombreuses pièces dégagées de terre furent réensevelies par les archéologues pour que leur conservation ne soit pas altérée. Leur tour viendra d'être révélé pour de bon aux yeux du public et aujourd'hui le travail plus minutieux, aidé par l'informatique, assure une restauration de meilleure qualité et une garantie accrue de conservation.

L'avantage énorme d'une telle découverte pour le visiteur réside aussi dans son évolution. Les archéologues travaillant quotidiennement (de nuit pour bénéficier du calme) sur le site, l'exposition évolue sans cesse et il y a encore des dizaines d'années de travail ne serait-ce que sur les 3 puits principaux.

L'ère occupée par le site couvre 56 km² et les archéologues fouillent bien sûr les environs car la mise en place de ce mausolée et le nombre colossal d'ouvriers ayant oeuvré sur le site a bien sûr laissé des traces dont l'importance de premier ordre est évidente, apportant une lumière fabuleuse sur la Chine du deuxième siècle avant Jésus Christ et ses domaines politiques, culturels, économiques et militaires. L'importance du site est telle que les archéologues pensent aujourd'hui que cette armée de terre cuite fait partie d'un ensemble encore plus grand toujours enseveli autour du mausolée de l'empereur Qin Shi Huang.

Ce mausolée, classé en 1986 par l'Unesco sur la liste du patrimoine mondial étant donné sa valeur évidente, est la plus grande du type sur le sol de Chine. Cet empereur a laissé une empreinte énorme sur l'histoire du pays et pas seulement via son armée de terre cuite : dirigeant tyrannique il unifia la Chine, imposa un système unique d'écriture, de monnaie, de poids et de mesure et il fut également l'instigateur de la construction de la Grande Muraille. Voici donc un tombeau à la mesure du personnage et grâce au fait que le chantier soit en perpétuelle évolution, voilà définitivement un endroit où retourner dans plusieurs années, voir décennies pour apprécier de nouveau et encore plus les trésors archéologiques chinois visibles en ce lieu.

mercredi 14 juin 2006

Mont Qingcheng et système d'irrigation de Dujiangyan

Les sites du Patrimoine Mondial ne sont pas tous des parcs nationaux ni des édifices religieux ! Ici, à Dujiangyan ce sont bel et bien la science et la technologie qui sont mises en valeur. Nous sommes à quelques dizaines de kilomètres au Nord de Chengdu, dans la province du Sichuan. Au III ème siècle av. JC, le magistrat du royaume de Chu sous la dynastie Qin, du nom de Li Bing, inventa et mis en oeuvre un système d'irrigation tout aussi ingénieux que crucial pour les habitants de la région.

Le double objectif de cette réalisation fut de lutter contre les inondations qui frappaient les alentours, tout en permettant aux villages de bénéficier d'un apport d'eau régulier, pour les cultures agricoles en particulier. Il s'agit d'un système sans barrages-réservoirs, ce qui fait toute sa particularité et toute sa force : depuis plus de 2250 ans cette invention, bien que modernisée progressivement, prouve son efficacité et sa qualité écologique. Le système d'irrigation pensé par Li Bing est un chef d'oeuvre en terme de conservation de l'eau, tirant parti de la géomorphologie et de la topographie de la région, de la nappe et du débit de la rivière Minjiang.

Le principe de base est celui de la dérivation de l'eau et de l'endiguement intégré. Alors que les premiers travaux furent générés par Li Bing en 256 av. JC, ils furent agrandis en 141 av. JC par Wen Weng puis successivement étendus à d'autres lieux (de la même région), perfectionnés, endommagés (par les guerres qui prirent place entre le VII ème et XX ème siècle) et enfin réparés et modernisés, jusqu'à l'époque actuelle.

Ce site, classé par l'Unesco en 2000, comprend également le Mont sacré Qingcheng pour sa qualité de berceau du taoïsme, ainsi que les nombreux temples anciens que l'on trouve dans la région. Nous avons notamment visité le Fulong Guan, "temple du dragon soumis", l'un des édifices les plus importants du lieu et construit à un endroit idéal pour observer les dédales du système de dérivation d'eau. Il fut d'ailleurs érigé en l'an 168 pour commémorer la réalisation du chef d'oeuvre.

Une salle récente, voisine du temple, propose aux visiteurs de découvrir le système d'irrigation plus en détail : au delà des panneaux explicatifs liés aux détails techniques et à l'évolution des travaux au cours des années, nous avons eu le plaisir de pouvoir "jouer" avec une sorte de grande maquette (environ 3 mètres sur 6) représentant la région et offrant la possibilité d'y déverser (par une commande électronique) l'eau en amont et d'observer ainsi une simulation de la dérivation, du trajet et du débit de l'eau dans les différentes artères de ce réseau fluvial.

Les Chinois savent développer un aspect ludique pour expliquer une notion technologique, mais ils prouvent également à Dujiangyan leurs talents d'esthètes. Un somptueux parc a été créé aux alentours du Fulong Guan : bonzaïs, arbres millénaires, jardin floral, petits cours d'eau, etc. C'est un lieu idéal pour flâner, profiter de la nature et aussi oublier le droit d'entrée par ailleurs bien cher à acquitter pour découvrir cette zone...

En traversant le pont de Nan Qiao, nous sommes également allés nous perdre dans les rues plus représentatives de ce que l'on imagine des villages chinois "typiques". Ce parcours à travers les ruelles nous a permis de bénéficier d'un changement bien plaisant, alternative aux villes chinoises démesurées et modernes dont nous avons désormais l'habitude, et auxquelles la ville nouvelle de Dujiangyan ne fait d'ailleurs pas exception.

Soyons francs, à l'idée de venir passer une journée dans la ville pour découvrir ce que nous pensions n'être qu'un simple système d'irrigation, nous ne développions qu'un bien faible entrain et redoutions une distraction peu excitante. Mais nous quittons finalement ces lieux avec la joie d'avoir parcouru un bien bel endroit, justifiant amplement à nos yeux un aller-retour depuis Chengdu.

Aujourd'hui les installations sont modernes mais conservent l'esprit et l'inventivité de leur concept originel. Dujiangyan est un lieu que nous avons eu plaisir à découvrir, d'une part pour la beauté de ses paysages naturels, l'esthétisme de ses jardins, de son village encore authentique et de ses temples, mais aussi pour le bonheur de contempler une oeuvre deux fois millénaire qui, encore et peut-être même surtout au XIX ème siècle, est une leçon et un bijou d'ingéniosité et d'écologie.

Paysage panoramique du Mont Emei, incluant le paysage panoramique du Grand Bouddha de Leshan

Nous revoilà dans la Chine à proprement parler et aujourd'hui nous allons vous faire découvrir deux aspects de ce pays unique. Deux aspects opposés dans le temps et dans le style. Le premier est millénaire, relatif à la première vague de Bouddhisme en Chine. Le second est contemporain et pourrait s'intituler : tourisme "à la chinoise". Malheureusement nous avons été prévenu par des amis qui vivent dans ce pays. L'appréciation des biens nationaux se fait dans un style particulier dont nous avions eu un très rapide aperçu lors de notre passage dans le Yunnan. Mais nous devions d'expérimenter nous-mêmes, ou subir plutôt, le style touristique chinois.

Pourtant les lieux s'y prêtent peu nous semblait-il. Nous avions en effet deux sites distincts à visiter et regroupés sous le titre : Paysage panoramique du Mont Emei, incluant le paysage panoramique du Grand Bouddha de Leshan. Tout cela est donc relatif au Bouddhisme, venu d'Inde et introduit en Chine dans cette région du Sichuan au premier siècle de notre ère. Cette religion, "empruntant" la route de la soie, atteint le Mont Emei et un cultivateur d’herbes médicinales du nom de Pugong, élève le premier temple consacré à Bouddha sur le sommet doré de la montagne. Il ne faudra que deux siècles pour que cette religion devienne la principale de la région et au sixième siècle la sphère d'influence du bouddhisme du Sichuan rayonne sur toute la Chine par le biais d'une centaine de temples construits dans la région.

Au XVIII ème siècle, un moine décide de lancer les travaux colossaux menant à la création de la plus grande représentation de Bouddha jamais édifiée. L'idée est simple, creuser un pan de montagne donnant sur une rivière pour en faire émerger une figure assise de plus de 70 mètres de haut. La légende veut que ce soit pour protéger les pêcheurs des remous terrifiants de la rivière que la statue fut sculptée. Les pierres extraites de la montagne furent placées dans le lit du courant meurtrier et le modifièrent si bien que les accidents cessèrent. Le moine y consacra toute sa vie, veillant scrupuleusement à ce que les fonds servant à la construction du Bouddha ne soient pas détournés de leur but final et l'oeuvre fut achevée en 90 ans.

Il y a deux façons de visiter le Bouddha de Ba Fo. La première consiste à descendre la montagne creusée le long de la statue mais cette approche donnant une perspective de lilliputien amusante, ne permet pas d'apprécier le travail de sculpture dans son ensemble et d'autres figures sculptées dans la paroi échappent à la vue. La meilleure façon de découvrir le Bouddha géant est de prendre un petit bateau et de l'approcher par la rivière. Notre choix est donc fait et nous nous préparions à goûter dans le calme inhérent aux flots cette oeuvre bouddhique. Jusqu'à ce qu'un wagon de visiteurs locaux ne sautent sur le pont...

Et là le tourisme "à la chinoise" nous prend à la gorge. Ou plutôt aux oreilles devrions nous dire. Car bien que le pont fasse moins de 10 mètres de long, toute la "visite" sera criée par la guide zélée au son... d'un porte voix au volume poussé à fond. Et oui, il faut croire que le système auditif chinois doit être défaillant car toutes les visites, tous les groupes suivent les guides au son des amplificateurs vocaux... et des drapeaux portés à bout de bras par le même guide. Une chance pour nous qu'un seul groupe soit arrivé sur le pont, car pour peu qu'ils fussent deux, et tout aurait été doublé.... porte voix, bousculade invraisemblable pour être pris en photo devant le Bouddha, photo de groupe, photo de couple, photo sérieuse, photo comique.... et le porte voix toujours et encore même pour converser à deux mètres de distance. On ne sait pas si ils sont sourds donc nécessitent le porte voix, ou bien si le porte voix rendant sourd, ils en ont finalement besoin.... l'histoire de la poule et de l'oeuf appliquée à l'audition chinoise.

Distant d'une quarantaine de kilomètres se trouve Emeishan, la célèbre montagne sacrée. Nous y arrivons en fin d'après midi et au pied de cette montagne il est extrêmement aisé de trouver à y dormir car avec plus de 300 000 visiteurs annuels, le pied de cette montagne c'est transformé en aire d'accueil pour touriste et pèlerins. Nous disposons quand même de quelques heures encore sur cette première journée que nous mettrons à contribution pour visiter les temples bouddhistes construits au pied de la montagne. C’est l'occasion de découvrir notamment le temple de Baoguo datant du XVII ème siècle, exemple exceptionnel des temples-jardins de la région.

Le lendemain c'est à l'aube que nous nous levons mais nous ne gravirons pas la montagne à pied. Si "les montagnes sacrées doivent être difficiles à escalader, difficiles à explorer car dans la lutte se trouve l'humilité" comme le préconise l'Association taoïste chinoise, le gouvernement chinois semble en avoir une autre idée. Une route parfaitement bitumée et à la signalisation personnalisée (le singe sauvage est "l'emblème" du lieu et est dessiné partout même sur les panneaux routiers) mène quasiment au sommet et un téléphérique finit de parcourir les dernières centaines de mètres de dénivelé. Alors honte sur nous et sur notre absence d'humble lutte pour gravir la montagne mais aussi à cause de notre planning serré qui ne nous permet pas de consacrer les trois jours nécessaires pour gravir puis descendre le Mont Emei, nous utiliserons les moyens contemporains et nous suivrons amusés l'inévitable flot de touristes chinois en cette période de vacances scolaires. Inévitable car portant tous le même blouson vert et jaune loué aux échoppes près du parking des autobus pour contrer le froid régnant au sommet (3 degrés celcius en moyenne).

Inévitable car les portes voix résonnent sur l'aire bitumée ménagée au sommet de la montagne. Inévitable encore car transportant (contre toute recommandation) leur déjeuner dans un sac plastique à bout de bras, contenant qui sera arraché, volé, par les singes sauvages gros et gras qui ont depuis longtemps compris que de la nourriture était contenue dans ces sacs et qui depuis longtemps ont visiblement adapté leurs goûts et leur diète aux gâteaux secs et aux boissons gazeuses !

Malgré le réel cirque ambiant et l'aspect kitch à souhait des temples recouverts de tôle dorée installés très fraîchement sur le sommet, nous avons pu quand même profiter du panorama superbe qu'offre le Mont Emei.

Baigné dans une mer de nuages caractéristique nous pouvons contempler une montagne qui bien que classée récemment par l'Unesco (1996) est en fait protégée depuis plus de mille ans du fait de son caractère sacré. Si les infrastructures modernes comme le téléphérique, les buvettes omniprésentes et les marches bitumées peuvent parfois perturber l'équilibre de la montagne et ce principalement près de son sommet, le reste de la zone reste sauvage et en ce sens est devenu une réserve d'animaux et de plantes dont nombre sont endémiques.

De plus la renaissance du bouddhisme en Chine fait que les moines de tous les monastères du site sont aujourd'hui impliqués dans la conservation, gardant la montagne propre et aidant à contenir les touristes dans une certaine zone.

Nous apprécierons un peu de cet aspect calme et protégé en redescendant à pied ce que nous avions gravi rapidement en téléphérique, et bien que nous n'ayons eu qu'un petit échantillon de la nature sauvage du Mont Emei, nous comprenons pourquoi ce site est devenu l'un des plus célèbres en Chine, tant pour les fidèles du Bouddhisme que pour les randonneurs en grande majorité étrangers qui consacreront le temps nécessaire à la découverte de ce Mont Emei magnifique.

vendredi 9 juin 2006

Ensemble historique du palais du Potala, Lhassa

Attention, terrain sensible ! Nous sommes à Lhassa (à 3600 m d'altitude), capitale de la "région autonome du Tibet", ainsi nommée par la Chine en 1965 et davantage connue sous la simple appellation de Tibet, dont "l'autonomie" reste bien relative aux yeux des défenseurs des Droits de l'Homme à travers le monde. L'Unesco classa en 1994 le palais du Potala, résidence traditionnelle du Dalaï Lama, sur la liste du Patrimoine Mondial, puis y ajouta en 2000 puis 2001 deux autres éléments, le monastère du temple du Jokhang situé au coeur de Lhassa et le Norbulingka surnommé palais d'été du Dalaï Lama et distant de quelques kilomètres.

Pour mieux apprécier l'importance et la signification de ces monuments, un petit rappel historique et culturel peut être nécessaire. Le Tibet devint au VII ème siècle ap. JC un royaume dirigé par un "Dalaï Lama", véritable Dieu-Roi à la fois dirigeant politique et chef spirituel du pays. Chaque Dalaï Lama est la réincarnation du précédent, les moines parcourant la région pour trouver à la mort de chaque Dalaï Lama l'enfant incarnant le suivant. Né en 1935, Tenzin Gyatso est l'actuel et 14ème Dalaï Lama, reconnu comme tel en 1938. Envahi successivement par l'Angleterre en 1904 puis par la Chine en 1910, le Tibet retrouve son indépendance en 1912 à la faveur de la révolution chinoise et la conservera jusqu'en 1950. Pendant ces quarante années le régime tibétain, théocratique et fondé sur le servage, fut dur pour son peuple et très répressif. Les Chinois le qualifièrent de "féodal" et mirent en avant cette raison pour justifier leur intervention (qu'ils nomment aujourd'hui encore "libération") en 1950. L'occupation chinoise dura neuf ans avant que les Tibétains ne se rebellent en 1959 : les Chinois massacrèrent alors plusieurs dizaines de milliers de protestataires. Ceci conduit à l'exil du Dalaï Lama en Inde, où il vit encore aujourd'hui, ainsi que de son gouvernement et de nombreux intellectuels. Les années qui suivirent sont celles de l'annexion du Tibet par la Chine, responsable au total de la mort de 1,2 millions de Tibétains. Sur une population initiale de 7 millions d'habitants, un tel acte se définit purement et simplement par le terme de génocide.

C'est avec un guide tibétain, Temma, que nous avons visité plusieurs édifices de la ville et bien entendu le palais du Potala et le monastère du Jokhang. Ces deux monuments, dont la construction débuta au VII ème siècle ap. JC, sont d'une importance inestimable dans l'histoire du bouddhisme et de son rayonnement, au Tibet comme dans le reste du monde.

Erigé sur une colline, le palais du Potala domine la ville de Lhassa. Il impressionne par sa taille (130 000 m2 et 110 m de haut) et présente deux parties : le palais blanc (aile principale) et le palais rouge (au centre de l'édifice), qui tiennent logiquement leurs appellations de la peinture de leurs murs. Le palais blanc comprend les appartements du Dalaï Lama, alors que le palais rouge abrite les manifestations religieuses et contient les reliques des précédents Dalaï Lama.

Les photos sont strictement interdites à l'intérieur du bâtiment ; ce sera donc dans notre mémoire qu'il faudra replonger pour nous rappeler la beauté des ornements que renferme le palais. Peintures murales, tentures, pierres précieuses, statues en bois et en métal précieux... Nous avons notamment pu admirer les fameux "tangka" tibétains, qui sont des peintures sur soie, tissu ou papier enroulées sur des cylindres de bois et montées sur cuivre, argent ou or.

Nous découvrons le lendemain le monastère du temple de Jokhang. Sa situation géographique, en plein centre de Lhassa, en fait le véritable coeur de la culture et de la spiritualité tibétaines, où se rendent chaque jour des quantités de fidèles. Nous retrouvons à l'intérieur, des éléments décoratifs et religieux semblables à ceux que nous avions pu contempler dans le palais du Potala. Ces deux monuments sont en réalité étroitement liés l'un à l'autre ; ils étaient situés, à l'époque du 5ème Dalaï Lama, à l'intérieur du même ancien sentier rituel du "Lingkhor".

Le gouvernement chinois, responsable de la conservation de ces édifices classés par l'Unesco, a mené plusieurs campagnes de restauration et de conservation et maintiennent ces monuments hors de danger. Des dizaines d'autres bâtiments religieux de la ville n'ont pas eu cette chance, détruits et rasés au cours du XX ème siècle. Mais notre plus forte inquiétude provient de l'absorption évidente de la culture tibétaine par la Chine. Quiconque imagine Lhassa comme un petit village typique perdu dans les montagnes de l'Himalaya sera inévitablement choqué par ce qu'il découvrira en s'y rendant : immenses avenues, grands bâtiments, une ville en perpétuelle construction qui s'étend à perte de vue, bref une ville chinoise. Certes le centre ville a gardé des couleurs tibétaines, mais pour combien de temps encore ? Reconnaissons-le, les Chinois ont le mérite d'avoir apporté ici une forme incontestable de modernité, des écoles, des transports, des entreprises, des hôpitaux, etc. Mais qu'en est-il de l'essence même de cette ville ? Le palais du Potala est en bon état, sa qualité de monument historique sera conservée. Mais il ne reconnaît probablement plus la ville qui s'étend devant lui, et son trône est vide depuis l'exil de son guide spirituel et occupant légitime. On protège ses murs et ses trésors, mais qu'a-t-on fait de son âme ?...